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Arnaud Maïsetti, «Aubes»


Article initialement publié le 6 août 2009 dans la première version du Dernier des Mahigan, sous Wordpress, puis transféré dans mon site en Spip le 15 septembre 2011, enfin repris ici, sur mahigan.com, le 22 août 2017.

Vases communicants : on écrit dans le blogue d'un autre, non à sa manière ni pour lui, mais chez lui, dans son espace. Aujourd'hui, Arnaud Maïsetti est chez moi.

et c’est dans une seconde semblable à une autre, ni mieux préparée, ni moins abrupte que la précédente, ni plus rapide ni plus fermement appuyée qu’une autre, c’est dans une seconde noyée au milieu de toutes les autres et vite engloutie par toutes les autres, dans une seconde prolongée par toutes les autres de sorte que je parle d’une seule et longue seconde qui dure toute la journée, et qui dure même tout le reste du temps puisque c’est par elle toujours que commence le temps, c’est elle le principe, la première – et au juste c’est un même mot qui fait du principe, le premier – c’est elle le temps premier et c’est elle le lieu en lequel réside chaque espace forclos du monde, le moindre endroit reculé comme le plus vaste et le mieux visible, l’exposition du monde donnée aux yeux de tous, et la cache la plus étroite telle qu’elle ne saurait abriter que la plus infime poussière de poudre du sol ; c’est dans une telle seconde que la ville va se faire jour et c’est au sein de cette seconde que le jour se fait soudain, bascule décisive et comme définitive du jour comme sur une pointe, le deuxième versant atteint de l’autre côté annule le passé, la nuit ne fut là que pour donner naissance au jour, alors dans la seconde qui se propage et en laquelle s’agglutine toutes les secondes suivantes, c’est le jour qui advient et met à mort tout le reste, la possibilité de la nuit, la puissance morte des souvenirs qui commencent à partir d’elle à n’être que des souvenirs morts d’avoir été accomplis, et dans cette seconde qui commence le monde on ne voit rien d’elle que ce qui autour s’éteint à mesure qu’elle avance et touchant chaque chose, étendant son empire, fait le vide autour d’elle si bien que cette seconde qui nous jette dans le jour est l’instant du jour commencé en nous, et dès lors nous ne sommes que le vide qui séparant chaque chose tient le monde droit et lancé et plus rapide à mesure que la seconde progresse, de sorte que en retard sur cette seconde c’est toujours avec une seconde de retard que nous voyons le jour se faire, lumière qui atteint le sol en différé – depuis combien de siècle cette lumière est-elle morte d’avoir été conçue dans une étoile tant éloignée de la terre qu’elle est peut-être aujourd’hui éteinte et que nous ne le saurons pas avant de voir mourir dix fois les enfants de nos enfants (je rêve de cette loi de l’univers qui ferait coïncider l’instant de la lumière ici-bas avec celui de la mort de l’étoile qui l’a jetée jusqu’à nous) ; dans le vide au-dessus duquel nous sommes maintenus par le jour le jour commence pour la première fois comme pour tous les matins du monde depuis le premier jour dont ce jour n’est que l’onde de choc différé jusqu’à nous et rechargé chaque soir de l’énergie qui l’a produit, produisant chaque matin le monde recommencé où nous posons le corps, ici, maintenant prolongé de nos pas déposés sur la ville comme le matin, en couches de plus en plus appuyées jusqu’à effacer les trottoirs écrasés par les pas, les façades disparues sous la lumière, les fatigues qui reprennent pied dans les tâches du monde à reprendre et à recommencer.

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