• mahigan lepage

Merci Phou Khoum!


On quitte Luang Prabang et c'est l'hiver. C'est pas l'hiver, c'est la saison froide. Reuduu naaw, on dit en thaï. Reuduu naaw. C'est froid, dans les montagnes. Ça saisit! On roule scooter, sur le dos des monts. Sur les flancs des monts, on roule scooter. Il y a des nids de poule, attention! Bang, bang. Cogne dans les nids, pauvre scooter. Pauvre Assbigger.

J'ai mon coupe-vent, bien heureusement. J'ai mon coupe-vent et j'ai mes gants. La passagère, elle se colle derrière, tout contre mon dos. Se fait petite. À l'abri! Ça descend. Brume, brume. Oh la brume froide. Fixée dans l'air. Ça saisit! On s'enfonce. Courbe, recourbe. Que de gris, que de blanc. Même les broussements aux abords, grisés. Oh les palmes, givrées de gouttes froides. Les palmes dures et croustillantes, sous la dent des buffles.

Cante, cante. Les doigts qui bleu, dessous les gants. Oh la brume dans les os, sous les vêtements du corps. Les phares du scooter comme une hache, dans la brume. Grelote, il est encore tôt. Fends les nuages, ils te transissent. Haut, haut sur le pays. Haut sur la chair de poule du monde. Il faut s'arrêter. Un café. Une chaleur.

Là, là, en bord de route. Une baraque. Perchée en dessus de falaise. Des hilltribes. Des tribus des montagnes. Ils ont peut-être du café, qui sait!

Les hilltribes. Ils sont venus de Chine ou de Birmanie, ne possèdent rien en propre, sauf la route. Sauf la brume. Sauf les racines et les rongeurs, qu'ils vendent au marché. Les racines et les rongeurs et les chauves-souris. Ce que la montagne donne, mange. Il n'y a plus d'opium. On a planté du café. Ou rien. Mais il faut encore manger! Mange les racines et les rongeurs et les chauve-souris.

On descend du scoot, on entre dans la maison. Maison de planches, cabane. Sabaydee, sabaydee! Bonjour, bonjour! Deux femmes, les vêtements de couleur. Un enfant sur le dos, emmaillotés. Sabaydee, sabaydee! Mee gafee may khrap? Avez-vous du café? Mee, mee. Raosakhruu. Attends un peu. Et ça sourit, ça chaleur. Merci, mes tantes! Mes tantes des montagnes. Mes tantes broderie, tantes tout couleur! Merci, mes tantes! Naaw, naaw, on dit. Il fait froid. Il fait froid, mes tantes! Naaw, naaw. Elles confirment. Il fait froid! Elles rigolent. Il fait froid. Il fait froid. On rit ensemble. On rit du froid. Naaawww!

Il y a du feu, là. On dirait qu'il est allumé pour nous. On dirait qu'il nous attendait. Merci, merci, mes tantes! Petit cylindre de fer, des charbons y brûlent. On s'assoit autour, sur des minis tabourets. Merci, mes tantes! C'est bon de s'assoir. On enlève les gants, on se chauffe les mains. Frotte, frotte! Ah, que c'est bon, le feu! Ahhh! Une femme apporte le café. Khop khun khrap Paa! Merci, ma tante! Oh, le café. C'est chaud, c'est chaud. Bon, le café! Il vient des montagnes, c'est sûr! Il pousse dans les vieux champs d'opium. Il goutte la terre. Goutte les racines. Gafee aroy Paa! Il est bon, votre café, mes tantes! On rigole. Rire, ça réchauffe, de rire! Rions! Rions du froid et du café chaud!

On est bien réchauffés. Nous faut reprendre la route. Merci, mes tantes! Voilà 100 bahts. On repart. Le jour avance. Il fera moins froid. On descendra sous les nuages. On retrouvera le soleil. Merci, mes tantes! Khop khun maak khrap! Sabaydee, sabaydee! On part. Bientôt, on traversera Phou Khoum. C'est le nom de la ville. Phou Khoum. On est reconnaissants. On aime la montagne. On aime le chaud et on aime le froid. C'est pas très beau, Phou Khoum. Tout délavé dans la brume. On s'en fout! On rit. On parle français. Phou Khoum, ça ressemble à beaucoup. Phou Khoum, beaucoup, Phou Khoum, Phou Khoum, beaucoup. On roule, on roule. On quitte la ville. On replonge dans la route. Plus bas, il y a le soleil. On rit. On chante, on crie. Merci Phou Khoum! Merci Phou Khoum!

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