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_Effets de neige_ de Maxime Catellier. L'irréductible poétique


C'est un petit livre qui fait grand bien. Un remède contre la pensée qui veut que tout soit explicable, réductible, une réplique à ceux qui font tourner le moulinet implacable des froids raisonnements et des sciences humaines.


Effets de neige n'est pas seulement un essai sur l'écriture, sur le surréalisme. C'est aussi un essai-écriture, un texte littéraire en soi. Une approche créative, intérieure, non distante. C'est ce qui m'a appelé, dans ce travail, et c'est pourquoi je trouve important d'en parler ici. Je ne connais pas très bien le surréalisme, mais je respecte l'amour que Maxime Catellier en a. Il importe peu d'où vient l'élan, du moment qu'on le trouve et qu'on s'y accroche. Pour Maxime, c'est André Breton, et aussi Rimbaud et d'autres en amont. De ce qui le meut depuis l'adolescence, il n'a jamais décroché. Il s'est défié des profs qui tentent d'enfermer ça dans des mots comme «avant-gardes» et «modernisme», en en niant la part d'inconnu, le mystère vivant.

Ces textes qu'on lit, il a d'abord voulu en faire un mémoire de maîtrise à l'université. C'était voué à l'échec, bien sûr.

J'ai même eu la prétention d'en faire un mémoire qui m'aurait ouvert les portes de la recherche universitaire, avant de me rendre compte que cette institution n'avait guère intérêt à aborder les rives que je me proposais d'explorer. Elle tenait surtout à ce que l'aventure poétique soit circonscrite dans un système, déniant par là toute notion d'aventure. (p. 98)

Une approche littéraire de la littérature : l'institution n'est pas prête pour ça. Je le sais d'expérience, par mon travail de doctorat, que j'ai quand même soutenu, non sans me buter à des incompréhensions. Une approche non distante, intérieure, mue par l'écriture : voilà ce à quoi on en appelle depuis des années, et c'est exactement ce que Maxime déploie dans son magnifique Effets de neige.

J'ai très tôt développé une aversion pour le savoir académique, aussi ridicule que cette déclaration puisse sembler, car il m'apparaissait évident que des pans entiers de l'expérience humaine s'en trouvaient occultés. Je ne blâme pas les professeurs, les maîtres, ou du moins ai-je une grande admiration pour tous ceux qui tentent de faire ce métier dignement. Mais en vertu de quel sort jeté sur le plus vieux métier du monde, si par éducation nous entendons l'éducation dans son ensemble, en sommes-nous réduits à évacuer les passions de la réflexion universitaire? Moteurs du savoir dont les incessantes métaphores traversent le champ des possibles avec la soif éperdue des errances, ce sont les passions qui donnent à la pensée son cheval de trait. Sans elles, la pensée chemine sur la voie de secours, empruntant ici et là ses références à une abondante littérature d'officine. (p. 46)

À moi qui ai grandi sur une ferme de chevaux belges, la métaphore du cheval de trait ne peut que plaire! C'est la passion qui tire le savoir – et c'est cet entraînement, cet emportement qui fait trop souvent défaut. Elle ne manque pas chez Catellier, qui a bien dû se faire traiter de naïf plus souvent qu'à son tour. La posture de la distance est bien plus confortable, évidemment, que celle qui entraîne Maxime tout auprès de Breton et de la création – si près qu'il finit par écrire avec eux.

Que peut-elle faire du surréalisme de toute façon, l'université? Comment une segmentation aussi violente des savoirs peut-elle permettre de traiter du cas du surréalisme avec un tant soit peu de sérieux quand ce dernier étend sa curiosité sur autant de sphères qu'il y a d'étoiles? Formant des petits soldats de la littérature à peu de frais, l'université concourt aujourd'hui à réduire l'étendue de la critique jusqu'à la sédentariser, alors que les idées se traversent comme les villes. Rien de plus éloigné des préoccupations du surréalisme que cette abondance insignifiante de dispositifs qui entravent la pensée dans ce qu'elle a de plus nomade. (p. 47)

Encore une métaphore qui m'enchante : «les idées se traversent comme les villes». Voilà une approche critique qui donne envie de se mettre en marche. Quitter sa seigneurie et aller voir le monde, traverser les domaines du vivre.

Dans un monde où prononcer le mot «subversion» est vu comme naïf, Maxime ose exprimer sa révolte. Il en allait sans doute de même à toutes les époques. Bergson se battait contre les déterministes, qui le traitaient de naïf. Il en avait bien conscience, qui disait que leur position allait toujours paraître plus raisonnable que la sienne – sans être davantage dans le vrai que son mouvant, pour autant. Chaque époque invente ses structures, ses systèmes, ses limites, et la plupart des intellos les ingèrent au point de confondre leur pensée avec elles. Mais d'autres, moins structurés, en voient les bords et, partant, n'arrivent plus à y croire entièrement. Qui, croyez-vous, sont les plus naïfs?

Heidegger décrivait ainsi son approche de Hölderlin : «En compagnie du poète, poétiser avec lui.» Ça décrit très bien la relation de Catellier à Breton et à la poésie : une compagnie. Maxime emploie le mot à la toute fin du livre :

Il n'y a rien de plus mystérieux que cette erre d'aller entre l'attente et l'envol, et je sais qu'après avoir si longtemps aimé il m'est impossible de retourner en prison, et qu'en compagnie de ceux qui auront bien voulu demeurer alertes aux manifestations qui lient l'amour à la poésie, il sera possible de voyager en toute liberté. (p. 98)

Et voilà que je me redécouvre, moi aussi, perdu de vue depuis l'adolescence, un compagnon.

Maxime Catellier, Effets de neige, Montréal, Poètes de brousse, coll. «Essai libre», 2011, 100 p.

#MaximeCatellier #poésie #critique

© Mahigan Lepage 2019

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