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Magie, matière & départ


Chez un ami, je devine le jour de l'anniversaire de sa fille. Le mois, elle le sait, décembre, mais pas le jour, je la regarde et je risque 12, pour jouer. Mon ami : «C'est ça, c'est le 12. Vraiment.» Une chance sur trente et un. Quelques jours plus tard, en Thaïlande, un ami chope une grosse amende, combien tu crois? Je dis 20 000 bahts. C'est ça. Hier, j'écoute une amie parler, et je prononce le dernier mot dans ma tête avant elle, ce n'était pourtant pas devinable. Qu'est-ce que ça veut dire? Rien, peut-être. J'ai relu Henri Michaux récemment, ses magies. Et je me rappelle ce bout de phrase de Pierre Michon, dans Corps du roi je crois : «On est tous un peu fous.»

Commencé à écrire Hippique, sorte de mythologie familiale et sociale. Les adultes parmi lesquels j'ai grandi sur les Plateaux en Gaspésie, la plupart hippies. Des figures pour moi démesurées, mythiques : écrire dans cette élévation. Parfois la mythologie est déjà là, dans les récits – comme cet homme, R*, qui se prenait pour le dieu Pan et disait venir d'Arcadie (et sans doute qu'il confondait avec l'Acadie). Ou bien J* qui mène un cheval de trait par la rivière Patapédia sur des dizaines de miles, et doit parfois le chevaucher, et qu'il nage, pour traverser les hauts fonds. J'ai fait des entrevues et ça me ramène parfois trop près du réel, je sens la possibilité d'une confusion, alors que ce que je cherche, par ces entrevues, c'est la matière, la matière seulement, et elle est belle. Ça, que je vais ensuite reporter dans mon univers, et il y a toujours le risque qu'on ne s'y reconnaisse pas du tout, ou beaucoup trop, par la même méprise. On est toujours appelé à décevoir, parce qu'on avale, on phagocyte, mais tout ce qu'on cherche, c'est la prose en soi, la prose qui débordera le réel et les gens – alors que les gens, souvent, voudraient s'y reconnaître, et s'y reconnaissent souvent, contre toute attente et raison. Ce n'est pas un métier de bonnes œuvres, écrire, et vaut mieux peut-être rester loin de ceux qui le pratiquent, ou du moins n'en rien attendre. Même s'il y a quand même toujours, et ça détermine tout, ça sous-tend le geste, mais à un autre niveau complètement – il y a toujours, et surtout dans Hippique, hommage.

Trois jours et départ. Six mois en Thaïlande. Plus, peut-être, on ne sait jamais. Presque deux ans que je n'y suis pas retourné. Déplacer le cadre, regarder d'un autre point de vue ce qui est jugé important ici, et tout à coup ça rapetisse, s'amoindrit. J'ai fait des choix, et parfois j'ai des doutes, évidemment – mais j'ai des doutes à l'intérieur du cadre. J'ai choisi cette vie pour l'écriture et pour la mobilité – alors s'il n'y a plus d'écriture, s'il n'y a plus de mobilité, j'aurai manqué mon coup, et je serai triste. Quand je n'ai plus le temps d'écrire, et quand je suis à l'ancre, je doute, je chagrine. Alors je me cramponne à l'écriture, malgré la fatigue. Et je reprends la mobilité, même si ce n'est pas toujours simple. D'arriver en Thaïlande lèvera les doutes, peut-être. C'est ce m'a fait ce pays à chaque fois. Dès l'aéroport, la démarche des Thaïs, leurs façons : ils n'ont pas dans la tête les mêmes incrustations que vous. Ils en ont d'autres, oui, mais les leurs sont de bons antidotes contre les nôtres. Combien d'années il faudra avant que l'écriture et la marche se croisent au même endroit du rêve, si encore c'est possible.

Photo : mon bureau en Thaïlande en 2013, parce que je vais là travailler.


#Hippique #départ #magie

© Mahigan Lepage 2019