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Le projet «Rimbaud, vies imaginaires», d'Arnaud Maïsetti


«Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.

Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.

Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort, au nom de la mort, et de la vie.»

Lu ce matin à la suite, du prologue au cinquième chapitre, ce Rimbaud, vies imaginaires d'Arnaud Maïsetti, donné en généreux partage sur son site : en voici le sommaire.

Un prologue, et cinq chapitres : on en voudrait plus, on en espère plus, et que c'est un projet encore in progress. Cette façon de pénétrer dans les pièces noires des vies de Rimbaud, malgré tous les éclairages qui existent déjà. Mais justement, il y a trop de lumière, trop de prétention au savoir et à la raison, autour de sa figure. À force d'éclairages, on en vient à perdre les zones d'ombre, et c'est dans ces zones précisément, là où le savoir n'a pas prise, qu'Arnaud Maïsetti se risque, dans ce projet donné à lire dans son émergence, sur le web.

«Alors il ferme les yeux ; les rêves ne cessent pas. Le mal dans le crâne s’est confondu avec le poids de son crâne et la forme de ses rêves, il dit : je n’ai plus mal. Le mal maintenant est partout. Il dit : je ne sens plus ma jambe. L’autre jambe, la jambe que j’ai encore. Et je ne sens plus mon bras droit, ni mon bras gauche. Soudain il comprend : Mon Dieu je ne peux plus bouger. Il hurle silencieusement les mots qu’il avait écrit à sa mère, il y a quelques semaines : Où sont les courses à travers les monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? C’est déjà une autre vie, si lointaine, comment s’en souvenir ? Il regarde le ciel pour chercher en lui le souvenir des marches et de la fatigue, celles qui entre Charleville et Paris, ou entre Rotterdam et Bruxelles, ou entre Londres et Douvres, à Java, Aden ou dans les hauteurs d’Addis-Abeba le faisaient aller, jour et nuit. Il regarde le ciel et ne trouve que le vent.»

À partir des mots recueillis du poète, ici sur son lit de mort, la phrase d'Arnaud Maïsetti lance ce tournoiement d'images, qui ne se réduit plus au mot «délire», quand il est si près du tourbillon mental qui pulse le vers, et la prose. On pense à Pierre Michon, bien sûr – c'est inévitable, à notre époque, après Rimbaud le fils, qu'on y pense, et je ne crois pas qu'Arnaud réfuterait complètement cette filiation. Mais l'angle est ici différent : quand Michon prenait pour point de départ les on-dit, qui le raccrochait toujours à une légende classique qu'il récrivait et déplaçait, Arnaud Maïsetti fore droit au crâne de Rimbaud, avec toute la force de l'imagination, que son titre, pillé à Marcel Schwob, laisse deviner.

Jean Nicolas Arthur Rimbaud, l'enfant buté. Le mot «crachat» qui prend beaucoup d'importance dans l'approche de Maïsetti, parce qu'il dit le gavage de l'éducation, et le dégoût, et la violence de l'obstination, et même l'origine paysanne, tout tenus ensemble dans un geste dirigé à la terre. Une butée que la photo reproduite à la fin du chapitre cinq donne à voir. Sur l'image, on ne voit que des visages ronds, des visages distraits, des visages ébaubis ou niais – et aucun d'entre eux ne pourrait être Rimbaud. Il fallait que ce fût le troisième à partir de la gauche, au premier rang, l'enfant buté, l'enfant colère, l'enfant crachat : Jean Nicolas Arthur Rimbaud.


#ArthurRimbaud #ArnaudMaïsetti

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