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Claude Simon, _Le cheval_


«Quand elle vit que nous étions installés et commencions à dessangler les chevaux, elle sortit. Elle n'avait pas dit un mot, à peine desserré les dents pour répondre à notre salut, nous montrer où était la pompe, et tandis que je dessellais il me semblait toujours la voir, là où elle s'était tenue l'instant d'avant, ou plutôt la sentir, la percevoir – car je l'avais si peu, si mal vue – plus avec mes autres sens, plus avec tout le restant de mon corps que par la fugitive image qu'elle avait laissée sur ma rétine et qu'il m'était impossible de reconstituer alors que je pouvais non la voir, mais pour ainsi dire la connaître : une chose tiède, étrangement nue, laiteuse comme le lait qu'elle venait de tirer au moment où nous étions entrés, une sorte d'apparition non pas éclairée par la lanterne mais bien plutôt lumineuse par elle-même, comme si sa peau diaphane était elle-même la source de cette lumière, comme si toute cette interminable chevauchée nocturne à l'assaut des montagnes n'avait eu d'autre raison, d'autre but que la découverte, au bout des ténèbres, de cette argile blanche modelée au sein de la nuit, semblable à une de ces figurines d'envoûtement : non une femme, mais l'idée même, le symbole de toute femme et de toute paix, tel quel, dans notre célibat forcé, notre jeunesse frustrée, affamée, nous pouvions le concevoir, c'est-à-dire (mais étais-je encore debout, défaisant courroies et sangles comme un somnambule, ou étais-je déjà couché, ou plutôt écroulé, gisant dans le foin entêtant, ou, toujours debout, rêvant que déjà m'enténébrait, m'ensevelissait le noir sommeil, rêvant...), sommairement façonnée avec le pouce dans la tendre pâte, la douce chair de femme, deux cuisses, un ventre, deux seins, la ronde colonne du cou, et au creux de tout cela, comme au centre de ces statues nègres à la précise, tranquille et glorieuse impudeur, l'antre humide et noir, cette bouche herbue aux âcres senteurs de terre, d'humus, de coquillage, semblable à une source sous les broussailles, sable humide aux lèvres altérées du voyageur, du pèlerin, du soldat perdu, abandonné aux effrayantes ténèbres de la nuit et de la mort : le doux, l'apaisant refuge, le sein profond de l'oubli.» (p. 14-16)

Il y a la phrase de Claude Simon, ce long roulis qu'on reconnaît; et il y a aussi les trucs du métier, le recours aux procédés fantastiques (dormais-je ou étais-je encore éveillé?), à la langue gothique du roman noir («ténèbres», «enténébrer», l'envoûtement, l'enfouissement). Mais il y a surtout cet antre qui aspire la phrase, le magnifique vagin terreux, qui file l'enfouissement et l'apaisement, la mort et la paix.

«Seul l'œil semblait vivre encore, énorme, douloureux, terrible, et reflétés par la surface luisante et bombée, je pouvais nous voir, nos trois silhouettes déformées en demi-cercle, se détachant sur le fond lumineux de la porte de la grange dans une sorte de brouillard légèrement bleuté, comme un voile, une taie qui déjà semblait se former, embuer le terrible regard de cyclope myope, intolérable, affreusement doux, affreusement accusateur.» (p. 25-26)

Cet œil revient plusieurs fois dans le texte, qui scrute le narrateur, les personnages (encore un procédé du fantastique, un jeu de miroir déformant, une scène en œil de mouche : assez usé comme effet, et pourtant c'est beau, et il y a un plaisir, Simon le sait aussi, dans la reconnaissance). Mais qui me rappelle qu'il y a dans tout récit ou presque un motif récurrent, obsessionnel comme celui-là, et qu'il tire sa force de garder son secret : ce doit être une tache aveugle, obscure, une taie, oui, voilà.

«Il faisait absolument noir, exactement comme quarante-huit heures auparavant, et nous aurions pu croire que tout cela (cela : le village, la grange, la laiteuse apparition, les cris, le boiteux, l'adjoint, la vieille folle, tout cet eschylien, et obscur, et aveugle, et tragique, et banal imbroglio de personnages déclamant, s'injuriant, se maudissant, trébuchant dans les ténèbres, tâtonnant à la recherche de leurs destins jusqu'à ce que quelque chose – un fil heurté, un faux pas – leur pète à la figure) n'avait jamais existé que dans notre esprit, un rêve, une illusion, alors qu'en réalité nous ne nous étions peut-être jamais arrêtés de marcher au sein de cette nuit dégoulinante et sans fin, confondus, pris dans cette chose inhumaine, monstrueuse, sans mesure, qui rabotait sous son poids effrayant la surface du monde (et peut-être était-ce cela que nous percevions, et non le sanglot de la pluie, comme un fond sonore derrière le menu et patient piétinement des sabots : cette olympienne, froide, et indifférente progression de l'Histoire, ce lent glacier en marche depuis les temps immémoriaux, broyant, écrasant tout, avançant sans trêve entre les moraines rejetées de nos ossements.).» (p. 51-52)

Autre truc du récit (mais est-ce un truc ou un émoi?) que de s'achever dans la confusion de tout : ici, le village, la grange, l'imbroglio, le fil heurté, tout ce chaos de choses mal assorties, reprises du récit qu'on vient de lire; on voit ça chez Michon (le chaudron noir où tout tourbillonne), on voit ça chez Koltès (vers la fin de la Nuit, toutes les figures du récit recrachées avec furie). Ce n'est pas une récapitulation; et même Simon, qui n'a pas la main très rapide, accélère dans ce passage, galope, désinvolte comme un cheval, «et obscur, et aveugle, et tragique, et...».

Claude Simon a souvent affirmé qu'il écrivait «à base de vécu». (Mireille Calle-Gruber, p. 88)

Se rappeler ces mots, «à base de vécu».

Claude Simon, Le cheval, postface de Mireille Calle-Gruber, Nolay, Les éditions du Chemin de fer, coll. «Micheline», 2015 (paru en deux livraisons dans Les lettres nouvelles en 1958).

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