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Gabrielle Giasson-Dulude. L'écriture-mime


Le sous-titre du livre Les chants du mime, de Gabrielle Giasson-Dulude, jeune auteure qui vient de Montréal et y vit encore, est En compagnie d'Étienne Decroux. Et c'est bien un livre de compagnie, d'accompagnement, un essai écrit sans mise à distance (car la distance fait partie des rapports de pouvoir – p. 133), de l'intérieur de la discipline du mime que l'auteure a pratiquée à l'adolescence, et de la discipline du chant qu'elle pratique encore.


Je ne connaissais pas Étienne Decroux avant de lire ce livre. Je connaissais très peu la discipline du mime dans son ensemble. Et pourtant, à traverser Les chants du mime, j'ai eu plusieurs fois l'impression d'une sorte de reconnaissance, d'inquiétante étrangeté presque, comme si cet espace muet, l'espace du mime, me parlait déjà, depuis longtemps. Parce que cette discipline s'ancre dans notre usage du corps au quotidien, dans le travail (et l'auteure montre bien la dimension politique du corps-machine, son histoire), le soin du corps (ce passage très beau où l'on apprend toute l'attention que le père de Decroux mettait à soigner le corps de son enfant, à lui mettre de l'onguent, à lui couper les cheveux, etc.), la mécanique des articulations, l'apparition de l'autre et la rencontre – pour ces raisons, peut-être, qu'elle impose, à travers les mots de Giasson-Dulude, son évidence, et même son malaise? «"C'est dans le malaise que le mime est à l'aise", écrit Decroux.» (p. 27) Rare que l'on parle de ce malaise du corps et des rapports entre les corps; la norme sociale voudrait qu'on le masque, quand le mime au contraire l'expose, le distend dans le temps de la performance. Il y a la fragilité de l'être, de ce qui balbutie en soi, «ce qui commence à parler : petit, simple, à côté, décalé, bizarre, fragile, blessé.» (p. 13) Il y a la précarité de la rencontre, des «distances qui me séparaient de l'autre, ou les avancées vers on ne sait quoi qui se produisent quand nous allons vers quelqu'un.» (p. 20) Il y a «tout ce que déclenche en nous-mêmes la rencontre avec l'autre : l'irritation, le rejet, l'incapacité de reconnaître jusqu'à l'amour de l'autre.» (p. 95) Je ne sais comment dire – c'est comme si, en décrivant cette fragilité à travers l'art du mime, Giasson-Dulude la rendait, dans la langue de l'essai, à une évidence, à la lumière de la nécessité.

En cherchant, avec Decroux, à noter «ce qui n'est pas encore clairement défini, [...] ce qui se crée sous nos yeux et qu'on accepte de ne pas entièrement comprendre» (p. 81-82), Giasson-Dulude déploie une approche de l'essai que je dirais balbutiante – en donnant à ce mot, contre l'usage courant, un sens entièrement positif. Au lieu d'établir une architecture essayistique prédéfinie, sûre d'elle-même, elle avance par petits pas, au gré de fragments plus ou moins brefs, qui sont étroitement liés les uns aux autres, oui, mais de façon souple, ouverte et non rationnelle : la langue ne cherche pas à raisonner, mais à s'approcher délicatement du temps ouvert, du moment sensible – «J'ai oublié qui a écrit qu'on consacre notre vie à tenter de retrouver ces quelques moments où notre cœur s'est ouvert.» (p. 32) Le mime s'esquisse dans la mécanique entre ces fragments, dans l'articulation des images et des pensées, à l'intérieur de cet essai dont l'approche doit être dite corporelle. Il y a des récits, des témoignages, des réflexions, des lectures, tout cela dans une prose économe, juste et pesée – prose dont la maturité étonne, dans une démarche d'écriture encore si jeune. Le dernier chapitre s'intitule «Des entrées»; c'est une manière de faire boucle, bien sûr, l'entrée venant à la fin. Mais «entrées» est ici au pluriel, et c'est le chapitre le plus éclaté, le plus audacieux : les fils de la pensée s'effilochent au lieu de se rassembler, où tout s'ouvre au lieu de se fermer.


Pour Giasson-Dulude, le mime sera, non seulement dans ce livre, mais dans toute sa démarche, dans sa voix, «un point d'appui pour la parole et pour le texte» (p. 32) Le mime, on le devine, pose à l'écriture la question de la parole et du silence. Le titre, Les chants du mime, peut d'ailleurs sembler oxymorique, et pourtant... Le chant n'est pas moins du côté du silence que le mime; en tout cas, il s'éloigne des paroles fermées, de cette langue qui blesse, «la langue courante [qui] fait des mots des prisons de sens, des acquis de connaissance, figés, forcés : des possessions de savoir, dans lesquelles on respire mal.» (p. 134) Les pages où l'auteure raconte sa pratique du chant, et surtout sa nécessité, sont très vives et très intimes – une intimité de corps et de cœur.

Le désir du chant m'est aussi venu du sentiment d'un manque en ma respiration, des entraves causées par les heures passées le dos courbé sur le clavier, s'alliant à des tensions anciennes, vieilles de toutes sortes d'impacts qu'a pu recevoir le corps au fil des années d'entraînement de cirque à l'adolescence, de danse ou de mime, et encore au fil de déceptions ravalées, diverses inflammations et colères retenues. (p. 101-102)

Du chant au poème, il n'y a qu'un pas; Giasson-Dulude est poète, qui a déjà publié Portrait d'homme (Le Noroît, 2015). Mais Les chants du mime est poésie aussi, déjà, sorte de chant en hommage au mime, qui transforme le malaise en beauté. D'un bout à l'autre de l'essai, le motif de la poésie, de l'écriture, apparaît en creux, même dans les silences. Car ce parcours qui se raconte, du mime au chant, du chant à l'écriture, c'est finalement celui d'un devenir poète. L'inchoation du texte, la naissance balbutiante de la parole – de la parole juste, de la parole-geste, de la parole muette –, voilà ce qui se dit, finalement, je crois, dans les Chants du mime.


Gabrielle Giasson-Dulude, Les chants du mime : en compagnie d'Étienne Decroux, Montréal, Le Noroît, 2017. Les photos ici photographiées sont reproduites dans le livre.

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