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Un taxi serpente à flanc de montagne...


Quito-Cuenca, Équateur, 4 septembre 2018

Un taxi serpente à flanc de montagne, à la queue leu leu de l’heure de pointe, au-dessus d’un abîme sans pardon, vers l’aéroport sur son perchoir venteux; de la fenêtre du taxi on s’enivre de vertige, on joue au jeu de la chute, on imagine la roue qui dérape, échoue à mordre et entraîne la masse; on imagine les tonneaux fous sur la pente raide, la certitude de la mort en train, le choc blanc des nerfs qui savent, dans l’euphorie des hormones et des sens en éveil – comme cet autobus, on l’a entendu aux nouvelles, en Équateur il y a deux semaines, a plongé dans un ravin, et le roc a rencontré le fer, et le fer les os, et les os les chairs, et tout cela s’est mêlé et rompu, et deux douzaines de corps ont saigné là leur dernier sang. Par la fenêtre du taxi, de l’autre côté du gouffre que voit-on? des maisons penchées sur l’abîme, accrochées à la falaise, sur une croûte de temps si fragile et si brève; des chemins suicides qui mènent aux baraques, des pick-up qui les descendent en dérapant, et s’arrêtent juste à temps, sur ce flanc sans arbres et sans racines, sans liant; des habitants qui sortent des camionnettes (on ne les voit pas : on les imagine), silhouettes trapues de paysans équatoriens, graves comme des roches sur la terre déclive : qui sont ces gens, qui s’agrippent au bord du précipice, se réveillent la nuit dans des sursauts de chute, rêvent qu’ils tombent et tomberont peut-être? Ils ont reçu en legs ces terrains mauvais, sans doute, et c’est là qu’ils habitent, faute de mieux, vivant une vie en suspens, vacillant sur la margelle du monde, en équilibre précaire entre la terre et le vide, la vie et la chute – sur le versant même où ils penchent, en certains endroits, paraissent les séquelles de glissements de terrain : la terre et la verdure se sont détachées, comme la garniture d’une pointe de pizza, dénudant une croûte dure et sèche, triangle arasé de sable et de pierres. Sí, es muy peligroso, nous dit le chauffeur de taxi. A veces hay deslizamientos de tierra – et tout glisse et tout sombre, et périt corps et biens.

Un petit avion survole les labours des Andes, des nuages se dissipent dans le ciel forci, le soir tombe et tout s’éteint, des passagers dorment et d’autres chuchotent. Quand l’aigle de fer descend sur Cuenca, on se penche sur le hublot, on s’enivre d’un nouveau vertige : les lumières jaunes de la ville qui se dessine au sol, boucles ouvertes et lignes brisées, brillent dans le grand paysage noir, terribles de silence et de calme funèbres. Dans l’écart entre le vol et le sol se loge la peur, et dans la peur la chute, et dans la chute la mort, en abyme jusqu’à l’affolement. Vues du ciel les villes sont des naufrages, des solitudes dans l’océan du relief – il y a toujours quelque sémaphore qui clignote, soleil rouge vissé sur un poteau, comme un signal de détresse. Si les gens au sol savaient tout le froid et la nuit qui les entourent, ils allumeraient de grands feux sur toutes les montagnes, dans toutes les vallées, sur toutes les mers. À peine croyable que l’aigle de fer, égaré dans la nuit montagneuse, aveuglé par les convois de nuages, ait trouvé cette citée cachée dans les jupes des Andes – cette ville pour laquelle rien ne nous prépare; on aperçoit des rues pourtant, des maisons et des parkings, des phares qui filent sur les tracés. L’avion descend à toute allure, véloce comme un vertige, et la terre monte et monte; les roues percutent le sol, l’aigle rebondit, ça donne un grand coup et le ciel s’effondre, le noir se dissipe dans la nuit électrique : on marche sous les néons, on attend sous un lampadaire, un taxi miniature nous conduira à l’hôtel.


© Mahigan Lepage 2019