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Tromper le crépuscule, ou comment devenir un animal diurne


Il y a quelques jours, l'angoisse crépusculaire qui me reprend. Pas aussi tranchante qu'elle l'a déjà été, quand, au début de la vingtaine, je ne la comprenais pas, je ne m'en distanciais pas; alors elle me prenait et me faisait sienne. Il faut du temps pour couper les tiges, mais on n'arrache pas des racines aussi profondes, et de temps en temps les bourgeons repoussent. Ces bourgeons sont des cocons : ils forcent au repli, à la solitude chrysalide.

Les papillons noirs s'envolent dans la pièce, nous harcèlent de leurs froissements d'ailes.

J'ai appris avec le temps à tromper le crépuscule. Il s'agit de faire pencher la balance des heures vers le point du jour. C'est facile pour moi : j'ai toujours été lève-tôt. Mais il y a les contraintes du social, il y a les époques d'une vie, qui parfois incitent à tout le contraire : dans la vingtaine, c'était les cours d'université le soir, par exemple, ou les sorties arrosées très fréquentes avec les amis. Alors, je me levais à huit heures, voire neuf heures, ce qui est très tard et très peu naturel pour moi. Il suffisait alors d'un soir un peu vide (sans cours, sans ami, sans femme) pour que l'angoisse resurgisse et me possède. Puis j'ai découvert que le jour commence bien avant l'heure où la plupart des gens se lèvent. À cinq heures, déjà, les premières lueurs commencent à poindre; ça peut varier selon les saisons et les pays, bien sûr, mais le coq ne s'y trompe pas : à cinq heures, il est déjà temps de saluer le jour qui vient. Depuis des années, je me lève à cinq ou six heures (six heures et demie max, sept ou huit heures les jours de grasse matinée, rares). Les trois heures qui suivent le point du jour sont des heures de grâce, que j'emploie souvent à l'écriture. Parfois, je mange un morceau, parfois rien, mais toujours je bois un café, voire deux ou trois : le mélange de jeûne et de café est un très bon moteur d'écriture : le corps a faim et galope.

Ensuite viennent les obligations du jour, le travail alimentaire et tout le reste. Mais à neuf heures de matin, j'ai déjà presque une demi-journée dans le corps – un quart de journée, à tout le moins. Ainsi j'ai acheté par avance le temps du soir. À 17 ou 18 heures, je suis plus fatigué que la moyenne des ours, sans doute : je suis debout et actif depuis douze heures déjà. Le soir peut me tomber dessus, je n'attends plus rien de cette journée. Mon 18 heures est votre 20 heures, voire votre 21 heures ou votre 22 heures, si vous vous levez à une heure dite normale. Manger, lire un peu peut-être? J'ouvre parfois un livre (numérique) le soir, bien sûr, mais même la lecture, je la préfère le matin, quand je ne suis pas en période intense d'écriture, ou encore le jour, quand j'ai congé.

Je crois que si je m'écoutais, je serais comme un de ces animaux qu'on dit diurnes stricts, et qui n'ont absolument aucune activité la nuit. Dès après le coucher du soleil, je m'endormirais, et je me lèverais aux premiers signes de l'aube. Ou encore, je ne dormirais pas forcément, mais je resterais coi, parfaitement immobile, terré à l'abri de l'angoisse, n'attendant rien de monde ou de moi-même, les yeux secs et grand ouverts comme un gecko diurne.

Il me semble que je neutraliserais l'angoisse, si mon rôle animal était de ne rien faire du tout dès qu'il fait noir...

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