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«La Machine ronde» : une collection de traversées. Réponse au questionnaire de Virginie Gautier

Mis à jour : 26 avr. 2019


La préhistoire de la collection «la Machine ronde», chez Publie.net, remonte à une dizaine d'années. À l'époque, on l'appelait «Décentrements». Vers 2009-2011, il y avait une vraie petite effervescence autour de la collection, rendue possible par la brèche qu'avait ouverte François Bon avec Publie.net. C'était l'âge d'or du blog. Nous étions plusieurs à nous intéresser aux nouvelles formes d'écriture – au web, au numérique. Nous étions étudiants : nous ne nous en rendions pas compte, mais cela voulait dire que nous avions du temps. Au Québec seulement, il y avait Josée Marcotte, Annie Rioux, Audrey Lemieux, Sarah-Maude Beauchesne, Laure Morali et moi-même. Toutes étaient blogueuses, à part Audrey. Oh, nous n'avions pas un grand lectorat. Je me rappelle encore la lecture organisée en collaboration avec les Bibliothèques de Montréal à la Bibliothèque du Mile-End : il y avait moins de dix personnes dans le public. Mais nous faisions, nous essayions. Il y avait quelque chose de beau, et d'infime, dans ces expérimentations.

Depuis, Publie.net a changé de mains, et la collection a changé de nom. Maintenant, je codirige «La Machine ronde» avec Sébastien Ménard. Ce n'est plus exactement «Décentrements». On est plus précis, maintenant, dans ce qu'on furète, avec cette collection rénovée : on veut des textes voyageurs, des récits en déplacement, des proses des territoires, des textes des traversées. Des récits de voyage, donc? Les mots «territoires» et «traversées» sont plus riches, je trouve. Qu'il y ait des pistes, des chemins, des trajets. Et surtout : que ce soit des récits très forts dans la langue.

Virginie Gautier, auteure de Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, baigne dans ces eaux-là, elle aussi. Elle prépare un mémoire à l’Université de Cergy-Pontoise sur le déplacement comme processus de création. J'ai été très surpris de voir qu'elle parlait des «récits de déplacement» : c'était précisément le sujet de mon postdoc! Je ne me sentirais plus capable de théoriser là-dessus (l'ai-je jamais été, vraiment, hors les lectures qui suivent les textes de près? hors ce mouvement même de traque?), mais le déplacement, que je le veuille ou non, reste lié pour moi à l'écriture.

Virginie m'a envoyé ce questionnaire. Merci : c'est bon de se forcer à s'expliquer sur ces questions. Si vous avez des textes – des récits, des proses – qui semblent cadrer dans la collection, vous pouvez m'écrire et me les envoyer pour lecture.

Questionnaire à propos de «la Machine ronde»

Virginie Gautier : Partant de votre présentation de la collection, et de son catalogue, sur le site Publie.net, je note que le titre de la collection fait directement référence à la Terre, à la forme-monde, et que vous mettez surtout en avant la question de la mobilité comme image de ce monde — en mouvement, en transformation, sans autre limites que sa circularité. Est-ce pour vous le paradigme essentiel de ce type de récit?

Mahigan Lepage : Il y a une certaine idée du planétaire, oui. De la Terre, mais plus encore : du territoire. Ce qui revient à affirmer qu’on peut fouir le terrestre dans l’ici le plus immédiat, et que, symétriquement, le territoire qui paraît lointain est un espace qui peut aussi être creusé dans l’écriture. Il me semble que c’est simplement une façon de prendre acte d’un monde qui n’est pas cadré comme il l’a déjà été. Ça ne passe pas seulement par les formes du tourisme ou du «voyage» comme divertissement ou pratique dégradée. De plus en plus de personnes habitent le mouvement, que ce soit en bondissant d’un Airbnb à l’autre, en passant un an à vélo-camping en Europe de l’Est, ou en vivant «un pied dans un pays, et l’autre en un autre», comme disait déjà Descartes.

VG : Sous quels angles, ou avec quelles optiques, des formes de récits de voyages (ou récits de déplacements) vous paraissent-elles pertinentes?

ML : Le «récit de voyage» est un pot de miel qui attire énormément de préconceptions. Je crois que ça s’ancre dans les origines de la forme, dans l’Occident colonial : les relations des explorateurs. L’idée, ce serait donc de «rapporter» quelque chose du lointain. Importerait peu, alors, la forme de ce rapporter, sinon comme agréable ornement. Mais avec le tourisme de masse, les compagnies aériennes low cost, etc., bien des gens, en Occident, peuvent désormais aller y voir de leurs propres yeux, s’ils le souhaitent. Le territoire ailleurs est un territoire comme un autre. Ça ne garantit rien de plus d’une écriture, mais rien de moins non plus. La recherche du récit, la mise en réflexion de la langue : rien n’est donné, tout se gagne de haute lutte. Oui, j’aime les proses qui courent, les proses qui galopent. Mais on peut aussi s’ancrer et laisser le monde ou les jours tourner autour de soi : ainsi Cabane d’hiver, de Fred Griot, dans notre collection.

VG : Vers quels types de récits orientez-vous vos choix, et quelles formes éventuellement récurrentes ces récits mobilisent-ils?

ML : Évidemment, rien de prédéfini sur la forme. Je crois quand même que, avec Sébastien [Ménard, codirecteur de la collection], avec Guillaume [Vissac, éditeur chez Publie.net], nous avons une certaine intuition des formes qui peuvent se couler dans «la Machine ronde». Nous cherchons une prose du monde – même si cette prose peut être très poétique. Jean-Paul Goux appelait la prose la fabrique du continu. Voilà : un certain continu. Parce que telle est la marche, et telle est la course : un continu, un souffle. Que dans cet élan il y ait de la traversée – pas forcément définie, pas forcément linéaire non plus, bien entendu. C’est comme si on avait un rêve de récits – rêve qui pour moi s’est formé est lisant certains textes comme Notre Est lointain. Et c’est ce rêve qui nous pousse à continuer à chercher des textes qui lui répondraient, le prolongeraient, ou le déplaceraient.

VG : Ces récits s’attachent à proposer, d’une façon ou d’une autre, une représentation du monde. Doivent-ils à ce titre prendre en charge l’idée de nouveauté, d’actualité?

ML : Je ne crois pas, non. Le mot «récit» a pour moi quelque chose de vieux. Seulement, on le reporte sur le présent, on lui demande un cri pour l’aujourd’hui.

VG : Qu’est-ce qu’il vous paraît important de trouver dans ces «formes narratives» (que vous espérez «neuves»)?

ML : Je sais que Guillaume a cité Iain Sinclair dans ses réponses. Au début de London Orbital, Sinclair s’accroche à cette idée que, du périphérique de Londres, pourraient naître des fresh narrative forms. On entend parfois dire : ce romancier donne une représentation des nouveaux territoires, la banlieue, l’autoroute… Très bien, mais qu’est-ce que ça change s’il n’a pas refaçonné la forme au contact du réel? Si la forme «roman» reste inébranlée, s’il a fait du territoire un décor? Le mot «neuf», pour moi, est plus proche de la «fraîcheur» de Sinclair que de l’idée de nouveauté. Avoir cette fraîcheur dans l’abord du réel, c’est se donner la permission de toutes les formes de prose, du moment qu’elles répondent à une nécessité : rendre l’expérience du monde présent. Et le monde présent, plus que jamais peut-être, est fait de traversées.

VG : Comment et dans quelles circonstances les «rouages du réel» dont vous parlez se rendent-ils visibles? Et quels sont ces «rouages»? Cela a-t-il à voir avec le choix des destinations? La posture de l’auteur? Une esthétique, une stylistique?

ML : Comme j’ai écrit la phrase dont proviennent ces fragments [c'est la présentation de la collection], je dirai ce que j’entendais par là – ce qui n’épuisera pas ce que les autres, autour de la collection, peuvent y lire. Quand je voyage à Kolkata, à Manille, ce n’est pas le sentiment de l’ailleurs qui prime pour moi. Le culturel, d’autres le diront mieux que moi – les journalistes du National Geographic, par exemple. Il me semble que la force du présent n’est plus là : elle est dans les machines qui grondent, les ponts de béton qui ombrent les rues, la vie au ras de l’asphalte ou de la terre battue… On retrouve cela dans les villes de l’Ouest aussi. Mais dans les villes d’Asie du Sud ou du Sud-Est, par exemple, tout se fait plus visible. Les combats de la ville : soudain, je les vois. Ils sont durs, crus comme le jour. C’est ce que j’appelle les «rouages du réel».

VG : Êtes-vous sensible à la question du déplacement comme processus de création? (création in situ? déplacement de la praxis d’écriture?)

ML : Au sens de performance, oui. Je crois que c’est une piste importante de l’écriture contemporaine – depuis Perec, je dirais, pour ce que j’en sais. Ce filon reçoit peu d’éclairage, mais dans la pratique, des blogueurs, des expérimentateurs, des étudiants (autour de la Traversée à l’UQAM par exemple) le creusent en sous-main. Aller quelque part et écrire : se forcer à écrire dans l’instant, malgré les difficultés, les obstacles, la fatigue, etc. Malgré la banalité aussi, le non-événementiel. Comme Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Ces écritures renversent une foule de notions de jugement sur l’art d’écrire : la notion de souffle, la notion de «polissage», etc. Pour rendre justice à une écriture performantielle, il faut aller en dessous : quel risque? quelle ténacité dans l’écriture? quel sport? quelle performance, justement? Alors, les imperfections peuvent paraître belles, comme la courbe d’un arbre qui traduit une épreuve surmontée dans la croissance.

VG : Est-ce que la question des outils d’enregistrement est une question qui vous préoccupe et comment s’exprime-t-elle dans les récits — et ce d’autant que vous êtes en mesure de proposer une dimension numérique des livres édités?

ML : Nous restons parfaitement ouverts aux expériences uniquement textuelles. Il est vrai que nous avons une préférence pour les écritures formées sur le web (c’est notre temps, qui est là), mais même cela n’est pas un critère strict. Après, s’il y a exploration du son, de l’image, de la vidéo, tant mieux, à condition que ce soit intégré à la démarche même (l’idée pauvre d’«enrichissement», ce n’est pas notre truc). Le danger, je trouve, c’est que l’image mange l’écriture. Si, par exemple, le texte travaille son flou (qu’on ne sache plus où l’on est, ou qu’on n’y pense plus), il ne faut pas que l’image vienne donner trop de «précisions» culturelles ou géographiques. Ce sont des questions qui m’occupent en ce moment dans mon travail : je pense à des travellings pour conserver le flou, et des enregistrements sonores de brouhahas par exemple, qui sont difficiles à situer géographiquement.

VG : Je note par ailleurs qu’il y a une dimension et un espace nettement poétique dans votre catalogue — c’est une autre de vos spécificités. Comment cette «réponse poétique» peut-elle s'articuler à la question des «récits de déplacements»?

ML : Peut-être qu’elle s’articule au récit, tout simplement? D’où que ce soit devenu une sorte de lieu commun que de dire d’un récit qu’il est «poétique»… Ça reste important, selon moi. Les langues contemporaines qui me parlent le plus sont poétiques, d’une manière ou d’une autre. Elles reviennent au chant, elles renversent les syntaxes, exercent leur écart et leur fougue. Évidemment, disant tout cela, je parle de la prose aussi bien : «Toute prose est aussi poétique et donc aussi rare que la poésie», disait Heidegger. Si la prose est une marche ou un galop, la poésie serait ce qui, dans la langue, chute ou s’élève. C’est la verticalité du récit, peut-être. Le vertigo du cheval de la prose.

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© Mahigan Lepage 2019