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Écriture & reflux des blogs. 2009 & le présent

Mis à jour : 24 avr. 2019


Il y a un an, Arnaud Maïsetti écrivait ceci dans ses carnets : «On est presque dix ans après le pic des blogs et les premières explorations du livre numérique : on ne savait pas alors que c’était déjà la fin, le début du reflux.» Il est temps de revenir un peu sur ce temps, non pour en faire l'histoire ou le bilan (ce temps n'est pas refermé), mais pour tenter de déchiffrer les laisses de crue, maintenant que la mer s'est retirée.

Dix ans, oui, précisément. Vers 2008-2009, on voyait beaucoup de blogs émerger, s'ouvrir et se refermer comme des plantes sensitives. Il y avait l'énorme énergie que démontrait François Bon avec son Tiers Livre, qui était une incitation majeure. J'ai ouvert mon premier blog fin-2008, en Wordpress, sous le nom Le dernier des Mahigan. Je n'ai pas trace de mes premiers billets, mais je m'en souviens étrangement bien : c'était autour des arbres et de la neige, à partir de photos que j'avais prises à Notre-Dame-des-Bois à Noël. On était beaucoup à écrire comme ça : prendre une photo, déplier les impressions, dire un moment du jour, qui le résumerait. D'autres chargeaient un morceau de musique, et s'enfonçaient en écriture dans le tunnel qu'il ouvrait. On savait bien qu'on n'inventait pas le rapport du texte à l'image ou au son, mais on le réinventait, oui, dans l'immédiateté de l'impression et de la publication, que permet le web. Il y avait des démarches qui nous étaient précieuses, qui valaient plus que bien des livres : ainsi celle d'Annie Rioux, avec son blog 36poses par exemple. Maintenant, on ne la retrouve plus, Annie, et c'est un manque. Les contretemps d'Arnaud Maïsetti étaient aussi très importants, et on y sentait une démarche sœur, mais si soutenue, si obstinée... J'ai eu plus d'interruptions, de moments de silence (j'en ai encore), mais tout de même : de 2008 à 2013 environ, j'ai eu un blog-site à portée de main – et quand je le laissais en friche pendant quelques semaines, voire quelques mois, j'y pensais toujours, ça m'occupait, c'était présent dans le mental. Je l'ai vite déménagé de Wordpress à Spip, et je l'ai complètement recodé et mis à ma main vers 2011. Je me suis arraché bien des cheveux dans le code... Ç'a été un apprentissage, mais je ne le referais pas. Aujourd'hui, je préfère le scrapbook Wix. Pas besoin d'inventer le papier : on découpe, on copie-colle, on déplace des morceaux sur la page. Et le site se lit mieux sur mobile, ce qui est essentiel dans le présent.

Toute cette aventure d'éclosion et d'écriture est liée à Paris, pour moi. J'y séjourne de l'automne 2007 au printemps 2008. J'écris Relief dans ma grotte du 19e arrondissement sur mon vieux MacBook blanc. À l'époque, je ne webbe pas encore. Début 2008, je prends l'avion de Paris vers Katmandou. Je passe un mois au Népal, où je tiens des carnets. Ce sont des carnets moleskine, j'écris au stylo, mais de façon non linéaire : quatre carnets tenus simultanément, noircis en parallèle selon l'endroit où j'écris – chambre, terrasse, aéroport, transport. Ils seront publiés au tout début de Publie.net, dès mon retour à Paris. Ma première publication est donc numérique, et quasi instantanée. Alors que Relief ne paraîtra qu'en 2011, les textes que j'écris après – Carnets du Népal, Vers l'Ouest – paraissent avant, en 2008 et 2009. Tout se joue dans la temporalité de la publication, autant en numérique qu'en web. Quand Relief paraît enfin au Noroît en 2011, l'idée que ce serait un premier livre ne veut rien dire. Le blog et le livre numérique ont pris de vitesse l'imprimé. Comment, quand on a goûté à la quasi-simultanéité du geste d'écriture et du geste de publication, ne pas en être enivré? Remettre certains textes à la lenteur de l'édition traditionnelle, d'accord, mais se garder cet espace vif où écrire et publier s'accomplissent d'un même geste. Pour moi, c'est vital, et quand j'ai laissé le blog de côté, de 2014 à 2016, c'est l'écriture en entier que j'ai délaissée, parce que je me débattais pour défricher un nouveau chemin professionnel (alimentaire, je devrais plutôt dire). Je ne peux pas être dans l'écriture et ne pas être ici – même si une partie de mes textes restent dans le secret de Pages et de Dropbox.

Qui, au tournant des années 2010, pour anticiper le reflux? On savait le piège Facebook, mais qu'est-ce qu'on pouvait contre lui? Va jusqu'au bout de tes erreurs, disait Henri Michaux, et peut-être que c'est ce qu'on fait, collectivement, en ce moment, sur Facebook. On donne à l'ogre toutes nos paroles, toute notre vitalité, et il les mange. Il les engloutit : on ne retrouve rien de ce qu'on y a mis, en dehors du gnangnan des «souvenirs Facebook». Et sa police, on la choisit? Sa mise en pages? La disposition des images? Les traits d'horizontalité? Ses tunnels? Ses passages? Non. L'ogre avale tout. Il permet de «publier» (to post), mais il ne permet pas d'éditer. Il nous refuse le geste éditorial. Tous les jours, on en voit qui mettent des poèmes sur Facebook, et tant mieux : remplissons au moins le jour, mettons de la beauté dans la gueule, avant que tout dévale dans le ventre. Mais quand j'ai besoin de la cohérence, de la tenue d'une parole, je fais comment? Je vais où, s'il n'y a plus les blogs?

Oh, il y en a encore quelques-uns, même au Québec. Mais si peu, si peu... Des blogs de création, d'exploration en écriture, en densité? Si c'est mon œil qui voit mal, montrez-les-moi, je ne demande pas mieux. Mais je ne vois pas l'effervescence de 2009. Si on s'en tient à notre génération, cela s'explique en partie : on a la trentaine à bride abattue, maintenant. Vers 2009, on était des étudiants, pour la plupart. Les blogueuses écrivaient des thèses, les blogueurs procrastinaient des mémoires. On ne s'en rendait pas compte, mais on avait du temps. Après, il a fallu gagner notre vie, intégrer des emplois. Beaucoup sont devenus profs, d'autres essayent de survivre tant bien que mal. Mais ça n'explique rien : il y a une nouvelle génération d'étudiants, et pourtant le relais nous est tombé des mains.

Drôle d'époque où on continue à accorder le même crédit symbolique à des instances qui pourtant ne soutiennent plus ni la création, ni l'invention, ni les conditions matérielles d'existence des tisseurs de mots. On commence maintenant à s'inquiéter que les jeunes ne lisent plus, que les lecteurs vieillissent. Le même mépris tombe sur les jeunes, et est souvent par eux introjecté : si on ne lit pas de livres, c'est qu'on doit être stupide. Comme s'il n'y avait d'autres vecteurs du lire, comme si les formes brèves, les formes filmées, les formes parlées ne valaient rien. Le monde vieux n'en finit pas de se pétrifier dans son triomphe de verre. Et on comprend mieux, depuis quelques années, oui, Gaston Miron, sa grande patience, son espérance (mot qui revient souvent dans ses poèmes). Le contexte est très différent, bien sûr, mais la bascule démographique est la même : il n'avait d'autre choix que d'attendre la grande vague qui allait pousser du dessous, et changer le monde en entier. Pour la première fois depuis les années soixante, on atteindra bientôt un semblable point de bascule : le nombre passera du côté des milléniaux. On se croyait d'une génération jeune : on ne savait pas qu'on était nés trop tôt, et que notre combat serait la patience.

Et voilà quelque chose comme un paradoxe : si écrire et publier dans le web procède d'une impatience, l'inaccompli de notre temps demande au contraire une grande patience. C'est un temps qui reste ouvert, et comme on ne sait ce qu'il sera, on n'a pas encore la clé qui donnerait sens à ce qu'on fait aujourd'hui. Grande l'impatience du geste, longue la patience du sens. Mais rien n'empêche de marcher dans la nuit.

Ça ne passera plus forcément par le blog. Il y a la vidéo, il y a d'autres vecteurs. On ne sait pas encore très bien : il faut tenter. On n'est plus en 2009, mais on peut toujours revenir à 2009, mentalement, pour retrouver l'impulsion à reconduire. Un autre web se prépare, qui bouscule certaines idées, et le web déjà vieux – j'en reparlerai. Si le web a un nouveau moment 1995, peut-être qu'on aura un nouveau moment 2009. Alors le reflux aurait été un ressac. Mais ce n'est jamais la même vague qui revient...

#Web #écriture #blog #ArnaudMaïsetti

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