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_Terminal terrestre_ : écrire dans l'inachevable


C'est une idée qui remonte à début 2018 (voire fin-2017?). Faire du monde la matière d'un ouvrage massif. J'aime le mot «ouvrage» : ça dit travail, ça dit masse, ça évoque la construction (les ponts ou les tunnels), et ça ne suppose pas qu'il s'agisse d'un livre. Un ouvrage donc, un effort en cohérence, mais débarrassé des notions d'achèvement et de linéarité.


Certains y verront un jeu technique – comme si le codex, lui, échappait à la technique. Non. C'est de l'écriture, tout simplement, c'est-à-dire : une façon de réarranger le temps.


J'ai demandé une bourse au Conseil des arts et des lettres du Québec pour ce projet. Je l'ai obtenue : c'est une grande chance. Au cours des 18 prochains mois environ, j'aurai donc du temps pour couler le solage de Terminal terrestre. J'ai bien indiqué dans ma demande que le projet ne serait pas achevé au terme des 18 mois de la bourse, puisqu'il est intrinsèquement inachevable. Mais il existera, il fera masse.


Il faut dire que ma bourse provient d'un programme intitulé Spectacles littéraires ou de contes et œuvres littéraires hypermédiatiques. Étrange titre, oui, comme une sorte de fourre-tout de ce qui n'est pas livre. Et ce mot, «hypermédiatique», je ne l'avais plus entendu depuis les cours de Bertrand Gervais à l'UQAM. Mais même si on utilisait le mot numérique... est-ce qu'on précise qu'il s'agit d'utiliser un traitement de texte ou la forme codex dans les autres programmes du CALQ? Combien d'années encore avant qu'on appelle écriture ce qui est simplement écriture?


Sans doute moins que le temps que je mettrai à ce projet. Horizon vingt ans : c'est ainsi que je l'envisage, mais en vérité, je ne le sais pas. Parce que si le chantier est inachevable, ma vie, elle, ne l'est pas. Viendra un moment où je m'arrêterai : soit je serai las ou fatigué, soit je serai malade ou mort. Mais alors le chantier restera suspendu dans son inachèvement.


Je copie plus bas une partie de la description du projet issue de ma demande de bourse. C'était un projet, oui : mais déjà, c'est un chantier. C'est en se construisant qu'il cherche sa forme.


Terminal terrestre :

porte d'entrée

à propos

DESCRIPTION DU PROJET


Terminal terrestre est un projet d’écriture au long cours qui fera du voyage, de la traversée des territoires du monde, une forme littéraire que seul un espace numérique est à même d’accueillir, à savoir une forme non linéaire, inachevée et inachevable, sans début ni fin.


Le monde comme matière


Si, il y a cinq siècles, la matière des Essais de Montaigne était le sujet, le « je » (« Je suis moi-même la matière de mon livre », écrivait-il dans son « Avis au lecteur »), la matière de Terminal terrestre sera plutôt le monde – si bien que j’ai d’abord pensé intituler ce projet Matière monde. Quand je dis « le monde », je pense à une certaine idée du planétaire, du territoire en ce qu’il est lié, même à l’échelle locale et matérielle, aux autres lieux, aux autres ici à l’échelle du globe. Je pense aussi au terrestre, un mot qui renvoie non seulement à la planète Terre, mais aussi à un monde sublunaire : un monde de matière sans notion d’au-delà. Mon titre, Terminal terrestre, est d’abord une expression de la langue espagnole sud-américaine qui signifie « gare routière », mais le mot « terminal » connote aussi la gravité avec laquelle nous envisageons aujourd’hui l’avenir de la planète : on prédit un réchauffement catastrophique, et, sinon la fin de la planète elle-même, du moins la décimation des espèces vivantes, voire de l’humanité elle-même. Le rôle de la littérature n’est pas de prédire l’avenir, mais bien de dire le présent; or, aujourd’hui, on ne peut écrire en dehors de cet horizon menaçant qui est devenu le nôtre. Aussi ne s’agit-il pas de tourner le dos au présent, mais plutôt de plonger dans la chaufferie du monde : sur les asphaltes brûlants, dans les villes fumantes, sous les ciels kérosène, arpenter notre temps, n'y aurait-il que le présent.


Pour approcher le terrestre dans sa concrétude, on ne peut pas rester chez soi; il faut aller dans le monde. Le projet Terminal terrestre repose sur le voyage : il s’écrira au fur et à mesure des périples et des traversées. J’irai dans des dizaines de pays. J’arpenterai les routes et les villes du monde. Je sauterai d’un moyen de transport à l’autre : avion, bus, taxi, moto, bateau, tuk-tuk… Et surtout, je me frotterai au monde. Au ras des asphaltes et des bétons, à la peau de la terre battue, il y a du vivant qui s'agrippe à la croûte terrestre, il y a des drames actifs qui se jouent dans les corps et les passages : d’énormes camions qui crachent leur fumée, des scooters qui transportent d’invraisemblables cargaisons, des mains qui battent le fer ou réparent des machines, et mille autres formes à saisir à la croûte du monde. Il s’agira chaque fois de les capter par l’écriture dans leur fugacité, comme si ce temps seul – le présent du présent, comme disait saint Augustin – existait. Si le roman s’attarde au temps long, à l’évolution dans la durée, la forme que je propose se focalisera plutôt sur le temps court, sur l’immédiat. Ce seront de brefs récits poétiques de 300, 500, 1000 mots : un trajet, des images, une suite d’instants non pas fictionnalisés, mais dramatisés, amplifiés par une explosion de métaphores et par une voix narrative grave (la voix terminale). Une gravité qui tournera parfois à l’humour; le grave étant voisin du rire et de la dérision, lesquels permettent d’échapper à toute idéologie.


Univers sans bord


Dans l’univers du carnet Moleskine ou de l’imprimé, ces microrécits auraient été organisés selon une certaine linéarité. Évidemment, il est toujours possible de brasser l’ordre des textes, d’instaurer une non-linéarité narrative. Beaucoup l’ont fait dans le monde du livre : je pense notamment à Un drap. Une place. de Maude Smith-Gagnon (2011), qui mélange les notes de voyage pour finir par effacer la notion même de lieu géographique (« Ce pourrait être n’importe où », écrit l’auteure dans le dernier chapitre). Cela dit, le support du codex induit une lecture linéaire, une trajectoire qui court d’une couverture à l’autre; l’auteur en est bien conscient, qui portera toujours une attention particulière aux « bords » de son livre, c’est-à-dire à l’incipit et à la fin. Avec le projet Terminal terrestre, je souhaite renverser cette pensée du Texte comme ensemble linéaire et limité. En cela, mon projet doit évidemment beaucoup à la pensée de l’astrophysicien Stephen Hawking, qui a formulé la théorie d’un univers « sans bord », sans début ni fin (voir entre autres son livre de vulgarisation Une brève histoire du temps). Comment peut-on, en littérature, penser le tout organisé du texte – ou des textes – comme un ensemble qui n’a pas de début, pas de fin, pas d’au-delà, un ensemble intrinsèquement inachevé et inachevable?


Il faut d’abord briser le « fil des voyages » et le « fil des jours ». Si, par exemple, je voyage à Sumatra et j’écris plusieurs textes à la suite, je n’en ferai pas une « continuité », un récit de voyage ou un chapitre. Chaque texte sera considéré comme faisant partie d’une grande masse textuelle mouvante, expansive et inachevée. Pour autant, je ne veux pas dire par là que chaque texte sera « indépendant ». Il s’agit bien de créer de la cohérence et de l’unité, mais en envisageant les textes dans leur « masse » et non pas dans une linéarité. Quand j’aurai accumulé une bonne quantité de textes, je commencerai à travailler à y tisser des liens. J’appelle ces liens des « trous de ver », puisqu’ils permettront de sauter d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre. Par exemple, un texte daté de janvier 2020 pourrait raconter un trajet en autorickshaw vers un hôtel dans la densité du trafic de Mumbai. Au bout du trajet, il y aurait un, deux ou trois liens permettant de sauter vers un autre texte. Dans cet autre texte, on se retrouve par exemple à Mexico en juillet 2019, on se réveille dans un hôtel, dans le vacarme de la mégapole nord-américaine. On le voit, le principe n’est pas sans rappeler les « Livres dont vous êtes le héros ». Cela dit, le lien ne sera pas uniquement narratif; je travaillerai à créer d’autres résonances pour rendre les passages fluides et poétiques : des échos tirés d’une métaphore, d’une matière (répétition du béton, du caoutchouc, par exemple), d’un mot, etc. Accumuler des textes, creuser de nouveaux trous de ver, modifier les trous déjà creusés, ajouter de nouveaux textes : ce sera un travail sans fin, au sens propre.


La textualité prendra aussi parfois la forme de vidéos avec voix. À partir des moyens de transport – par la fenêtre d’un train, par exemple, ou pendant un trajet en tuk-tuk –, j’enregistrerai des vidéos en mouvement – des travellings –, puis j’y superposerai des pistes sonores. Il s’agira de performance musique et voix : je lirai des textes du projet avec accompagnement musical. Si je privilégie le travelling, c’est parce que, vu le mouvement et la fugacité, la technique autorise un certain flou : je ne veux pas que les lieux soient trop déterminés, je tiens à ce que l’image brouille un peu les références culturelles, pour faciliter les sauts d’un pays à l’autre et d’un continent à l’autre.


Le site web du projet forcera le lecteur à entrer dans la masse textuelle « par le milieu », par l’entremise d’une sorte de carrousel où des titres de microrécits apparaîtront de manière plutôt aléatoire. Le lecteur devra ainsi choisir une porte d’entrée; ensuite, il fabriquera son propre parcours en choisissant parmi les liens proposés au bas des textes (les trous de ver). Le site web sera en ligne pendant toute la durée de la réalisation du projet. Quand j’ajouterai un texte, j’en diffuserai le lien sur les médias sociaux. Les lecteurs pourront ainsi faire l’expérience du travail en train de se faire – ce qui est aussi dans l’esprit du projet, qui propose une forme mouvante, en construction – « in progress », comme disait James Joyce.


Retombées


Terminal terrestre est un chantier de grande envergure. Si j’utilise des mots comme « planétaire » et « masse », c’est parce que ce projet est lié de naissance à une idée d’amplitude, de grande expansion textuelle. Si c’était un livre, ce serait un gros livre, mais ne peut-on pas reporter l’ambition de l’œuvre-baleine dans l’espace numérique? Rien ne l’empêche, il me semble, et c’est que je souhaite tenter avec Terminal terrestre. Il s’agira certes de « microrécits », mais je les multiplierai tant et tant qu’ils finiront par former une masse macroscopique. Et, à force d’y rajouter, cette pluralité finira par échapper à mon contrôle : je ne pourrai pas, comme auteur, anticiper tous les parcours de lecture possibles, ni tous les liens involontaires qui se glisseront entre les textes. Le principe, je l’ai dit, sera celui de l’expansion : comme l’univers, la masse textuelle et audiovisuelle ne cessera de grossir et de se complexifier. Comme il est inachevable, le chantier ne peut pas être « terminé » au sens habituel du terme. Je continuerai d’y travailler pendant encore des années, dix ans, vingt ans peut-être, voire plus, parce que je le conçois comme l’ouvrage d’une vie.


#TerminalTerrestre

© Mahigan Lepage 2019

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