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Gérard de Nerval, puits de nuit dans son siècle | à partir d'«Aurélia»


Gérard de Nerval : un puits de nuit et de rêve dans son siècle. Proust a été le premier à découdre la lecture pauvre de Sainte-Beuve, qui en faisait une sorte d'écrivain régionaliste. Non, dit Proust : Nerval, c'est le rêve. «Les êtres eux-mêmes qui sont dans de tels tableaux sont des rêves.» (Contre Sainte-Beuve, Gallimard, « Folio essais », 1954, p. 152.) Julien Gracq ira dans le même sens en parlant de Sylvie comme d'un texte «enchanté» – et c'est vrai que toutes les phrases de la nouvelle sont nimbées de rêve. Sylvie est devenue célèbre parce qu'elle est plus achevée que d'autres textes de Nerval. Mais il y a une puissance dans le tourbillon qu'est, par exemple, Aurélia ou le Rêve et la vie, un texte où courent mille fulgurances. Aurélia, c'est à peine un récit : plutôt un projet de récit. Un «roman à faire», écrit Nerval dans la dernière partie. Et c'est ce «à faire», c'est cet inachèvement qui fait la force de ce texte. Au lieu de fabriquer une fiction, Nerval écrit la matière de cette fiction : l'imago d'Aurélia, les images mi-réelles, mi-rêvées qui le traversent.


Il écrit – et c'est, pour moi, la phrase clé du texte – : «Qui oserait coudre un lambeau d’histoire à votre poétique existence serait un poète bien mal inspiré. Et d’ailleurs le monde n’a-t-il pas déjà bien assez de romans? C’en est encore un de moins à lire et un de plus à rêver.»


Écrire le récit d'un récit à faire? D'un roman à rêver? Préférer aux fictions fabriquées de toutes pièces les mythes que recèle le réel? Prendre acte du trop de romans? Ainsi Nerval n'est pas seulement moderne. Il est notre contemporain.


Quelques fragments d'Aurélia


«Cependant la nuit s’épaississait peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j’eus le sentiment que ces courants étaient composés d’âmes vivantes, à l’état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m’empêchait seule de distinguer.»


Dans ses descriptions d'états mentaux extrêmes ou déréglés, Nerval est un peu le grand frère de Michaux et d'Artaud. Incroyable ici de voir comment il rapporte la sensation au cerveau – ses lobes, ses veines, ses fluides. Il replie ainsi l'esprit sur le cerveau, le spirituel sur le physique, l'âme sur le moléculaire, et ouvre la voie à ce qui deviendra la notion de mental.

«Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux dont j’ai gardé le souvenir. L’état cataleptique où je m’étais trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et les récits de ceux qui m’avaient vu ainsi me causaient une sorte d’irritation quand je voyais qu’on attribuait à l’aberration d’esprit les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de ce qui constituait pour moi une série d’événements logiques. J’aimais davantage ceux de mes amis qui, par une patiente complaisance ou par suite d’idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits des choses que j’avais vues en esprit.»


L'univers mental n'est pas l'objet scientifique, et ici Nerval s'irrite contre les réductions dont son siècle se fera fort – et le nôtre encore, dans sa foulée. Qui a déjà été somnambule sait de quoi il s'agit : ceux qui nous réveillent ou nous expliquent nos comportements après-coup nous dénient la logique du rêve. Nerval dresse la logique onirique et la valeur du récit contre la positivité de l'esprit restreint.

«Une idée terrible me vint : — L’homme est double, me dis-je. — "Je sens deux hommes en moi", a écrit un Père de l’Église. — Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis : le bon et le mauvais génie. — Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, l’autre m’est hostile…»


Nerval qui a écrit sous l'un de ses portraits : «Je suis l'autre.» Là encore, il ouvre précocement une porte où s'engouffreront Maupassant, Rimbaud... Il a cette intuition : que les états de «folie» recèlent des trouvailles, des «vérités» si l'on veut, sur l'expérience humaine – ici, la vérité de la dualité, du double en soi.

«De ce moment, je m’appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, — et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée.»

À la lisière du dedans et du dehors : c'est là que Nerval découpe ses figures. Le rêve, le «délire» ne sont pas détachés de la réalité. Ce sont des états où le réel se révèle, grimaçant et courbe. Comme une autre dimension du réel, un sens obscur que l'état de veille nous masque. Énorme renversement, où la raison bascule. De l'autre côté sont tous les envers qu'explorera le siècle – et les siècles suivants.

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