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D'un souci technique avec le stockage



D'où vient que je n'aime pas accumuler les choses? C'est lié à mes rêves d'aventure. Depuis très jeune, je rêve de partir. Je fantasme sur ce que serait la vie ailleurs, la vie autrement. Je m'imagine en auto, à moto, en camper sur les routes, en voilier sur les mers. Ce genre de vie implique de ne pas posséder beaucoup de choses. Tout au plus, être comme la tortue : un peu ralentie, mais toute sa maison sur son dos. Rimbaud a écrit quelque part, vagabondant en Afrique : «On ne peut rien contre moi, puisque je n'ai rien.» Avoir peu de choses, c'est se déprendre de beaucoup d'obligations sociales : les assurances, le loyer, l'entreposage, les taxes...

Ce n'est pas une ascèse. Je ne ressens pas le besoin de me forcer ou de me priver. Et je ne parle pas de n'avoir qu'une toge et des sandales (!). Je pense plus à ce que Sébastien Ménard, à vélo sur les routes d'Europe de l'Est, appelle son «studio mobile d'écriture». Les outils électroniques, c'est ce à quoi on pense en premier. Pendant des années, en Asie, mon studio c'était : un MacBook Air, un iPad et un iPhone. Ça suffisait pour l'écriture, la lecture, les photos. Ça suffisait pour bloguer. Le reste – les fringues, les sacs, etc. –, c'est facile. Suffit de bien s'organiser.

C'est le rêve. Je l'ai fait. Mais il y a la réalité. Et la réalité, c'est que ce genre de vie, vécue à l'extrême, c'est très fatiguant. En voilier, en camper, je ne dis pas, mais je n'ai pas les moyens de me payer ces carapaces ou ce genre de vie pour l'instant. Sac à dos, vélo, bus, moto : ça fait un temps... puis vient le besoin de se reposer. Et le repos, c'est déjà un peu la sédentarité.

La sédentarité, je veux bien, temporairement... Le problème, c'est que tout est fait, en Occident, pour la sédentarité permanente. Les baux d'un an reconductibles, les assurances, tout ça. Souvent, on doit acheter son propre frigo, son poêle (ils sont fous) et tous ses meubles. Alors si, l'automne prochain, je décide de partir en Thaïlande ou ailleurs pendant quelques mois, je fais quoi? Je continue de payer pour l'inhabité? Oui. À moins de tout recommencer : casser le bail, vendre et entreposer des affaires, et au retour, retrouver un logement, racheter ce qui manque. Je l'ai fait déjà plusieurs fois : ça tue de fatigue, à la longue. Je cherche à ne plus avoir à faire ça.

Votre modèle de vie, votre façon d'habiter ne me conviennent pas, pas du tout. M'étonne même que tant s'en accommodent. Trop rigide, trop sédentaire et trop domestique.

Chercher d'autres façons. Il y a des outils qui peuvent changer la donne, comme Airbnb. Rendre l'habiter plus temporaire et plus fluide. Je rêve d'espaces minimalistes. Je rêve d'un appartement comme une chambre d'hôtel. Je rêve de micro, de modulable. Je rêve de cases et d'objets heavy duty. Je rêve de quitter et de réintégrer les lieux comme un bernard-l'ermite, à l'aise. Comme si rien ne m'appartenait. Rien... et en même temps, tout, partout.

Et dans le numérique? C'est exactement pareil. Je déteste tout ce qui est stockage. Depuis l'an dernier, mon MacBook Air est saturé. C'est à cause de tous ces projets qui produisent des fichiers, des fichiers à n'en plus finir... L'activité produit des fichiers, c'est normal, mais habituellement on les oublie. C'est la saturation de l'espace de stockage qui nous rappelle leur présence et les transforme en problème. J'aimerais que tout soit flux : ça fait longtemps, que je dis ça... Même la notion de fichier ne me paraît pas du tout indépassable. Un jour, peut-être, on saura faire sans.

Le jour où je me suis abonné à un service de musique en streaming, quel soulagement! J'ai viré tous mes fichiers MP3. Les films, je n'en ai jamais gardé, ou si peu. Les livres... de moins en moins. Dans les années 2000, étudiant à Montréal et à Paris, j'achetais presque un livre chaque jour (ainsi, et en voyages, je dépensais mes bourses). Puis, quand j'ai compris que le livre numérique s'en venait (vers 2007), j'ai ralenti radicalement la cadence de mes achats de papier. Je me suis mis à utiliser de plus en plus religieusement les services de la bibliothèque : c'est merveilleux, la biblio, quand on y pense! Pas besoin de posséder, on prend et on remet, à eux les soucis de stockage. Plus tard, j'allais acheter un iPad, bien sûr, et passer aux livres numériques, mais je n'ai jamais beaucoup aimé les stocker non plus. J'aimerais, en littérature, un service comme pour la musique. Je ne parle pas de ces livres en streaming rébarbatifs (il y a encore parfois le son des pages qui tournent!), ni des ePubs avec date d'expiration. On peut faire mieux. On peut faire web. On peut faire convivial et agréable d'utilisation comme Spotify, dans notre propre domaine. Mais on ne le fait pas. Les amis de Publie.net me l'ont dit : les gens ne sont pas prêts à payer pour un simple accès, s'ils sortent la bourse ils veulent au moins qu'on leur donne un fichier en échange, faute d'une brique de papier... Je ne les comprends pas, ces gens. Nous sommes trop différents. C'est sans doute les mêmes, qui ramassent tout dans la rue et les bazars, encombrent leur maison, n'arrivent pas à jeter quoi que ce soit... L'inverse de ceux qui, comme moi, jettent tout (y compris, parfois, les choses utiles – cette phrase au début de la Mort de Virgile d'Hermann Broch, qui m'est toujours restée (je cite de mémoire) : «Il est bon parfois de jeter les choses inutiles, et même les choses utiles»).

Je suis conscient que c'est tout aussi maladif, d'une certaine façon. Ça va même jusqu'au blocage. Depuis des mois, je prends moins de photos, moins de vidéos, parce que je ne sais pas où les stocker. Mon ordi est plein à ras bord, et si je ne fais que les balancer sur des disques durs, à quoi bon? Je n'aime pas tant l'appli Photos de macOS, mais elle a au moins l'avantage de donner un aperçu visuel des photos. Stocker pour stocker, c'est une sorte de momification. Je n'en vois pas l'intérêt. Il faut au moins que les contenus restent accessibles, visibles, afin qu'on puisse les réinsérer dans le flux : blog, réseaux sociaux, etc. Je n'ai pas encore trouvé comment faire, avec mon Mac saturé, pour gérer un flux de photos et de vidéos. Je devrais peut-être utiliser un service en ligne? Mais ce n'est pas tout à fait comme la musique : les photos et les vidéos sont de moi, les morceaux que j'écoute sur Spotify ne le sont pas... J'y pense, quand même. Il faudrait que je regarde ça de plus près. Mais je néglige, je remets la chose à plus tard. Pour tout ce qui est stock, je bloque.

On n'a pas encore bien posé le problème du stockage. On se demande souvent : comment on fera pour garder, pour conserver, pour ne pas perdre? Alors que pour moi la question est plutôt : comment on fera pour jeter, pour virer les fichiers, pour se désaturer? Tout ce qu'on produit et qu'on met en ligne, au moyen de nos téléphones et nos ordis, est toujours conservé quelque part (dans un nuage, sur Facebook, ou sur les appareils eux-mêmes). Jour après jour, on édifie des montagnes. Comment on fera pour s'en alléger?

#stockage #nomadisme #choses