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Le soir tombe sur la ville chahuteuse...


Guayaquil, 15 septembre 2018

Le soir tombe sur la ville chahuteuse, les marchands remballent leurs trésors, babioles de Chine ou jeans à dix dollars; les rideaux de fer tombent comme des paupières, sous les sourcils ombreux des échangeurs; des ambulants continuent leur criée, qui vocifèrent des bouteilles d’eau, des brosses à dent, du jus d’orange et du lait de coco, des repas en Tupperware; un homme-sandwich expose sa livrée : patère à lui tout seul, des cintres crochetés au col, sur les flancs il étale ses chemises, au ventre et au dos ses pantalons, et il égosille sa garde-robe; des déchets jonchent les trottoirs, papiers plastiques aluminiums, qui tourbillonnent sous les pieds des derniers chalands, tandis que gronde le ciel de béton, au-dessus de nos têtes bahutées.

Proche est le Rio Guayas, proche est le Pacifique; on ne les voit pas, mais le quartier s’appelle El Barrio del Astillero, et les soirs sont des divertissements de marins; on ne serait pas surpris de se faire appeler Sailor au détour d’une rue par une silhouette miaulante. Mais on boit peu d’alcool à Guayaquil, et les peluquerías remplacent les bars : la rue de Chile est une grande fête capillaire, jalonnée de tourbillons bleu-blanc-rouge : ici on fait le party chez le barbier, et les foules débordent jusque sur les trottoirs; dans les salons les chaises toupillent, les cheveux s’envolent; des ciseaux énormes volent dans les brousses; des tondeuses rasent les forêts temporales; des coupe-choux affilés grattent les joues arides; oh les cheveux fauves, les riches toisons des têtes équatoriales! des mèches fournies s’envolent au plafond, comme de petits mammifères volants; le plancher est une invasion de lemmings, ils copulent et grimpent aux chevilles des coiffeurs, se répandent dans la rue, s’envolent en tornades moelleuses, qui sentent le karité et la noix de coco – et pendant ce temps, sous le vent tropical des séchoirs à cheveux et des casques de coiffure, des paupières de femmes rêvent chattement à un monde souple et soyeux.