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Sur la côte du Pacifique les liquides coulent à flots

Manta, Équateur, 16 septembre 2018

Sur la côte du Pacifique les liquides coulent à flots. Les eaux de coco remontent dans les pailles, les bières descendent dans les gosiers secs. Les noix ovoïdes roulent dans la mer, hochent et rient à la surface des vagues. Au crépuscule on rencontre une bande de Vénézuéliens. Air de dimanche, sympathiques comme des soleils, ils ont fui le pays exsangue, étranglé par le pouvoir : la contrée du pétrole accaparé, du pain rare, de l’argent de papier, de la violence qui gronde dans les ventres creux. Les immigrants travaillent dans les usines de la côte, gagnent quelques dollars et en font des millions, qu’ils envoient à leur famille là-bas, à Caracas ou dans la sierra. D'autres sont sans-papiers et survivent à peine, jonglent pour les voitures aux carrefours, bradent leur corps le long des boulevards. Dans l'autobus pour Montecristi, deux filles vendent des empanadas entre les arrêts : No tenemos cédulasø, elles nous disent. Pourriez-vous aller travailler dans un autre pays? Au Pérou, peut-être? Es lo mismo en todas partes.

À la plage nos nouveaux amis nous abreuvent d'une liqueur cheap servie dans des petites bouteilles de plastique. Mélange de coco et d’alcool douteux, lait doucereux à la finale aigre. Puis ils disent que c’est l’heure de danser : El baile! Los tambores! et ils nous entraînent à l’autre bout de la plage. Déjà les tambours retentissent, un cercle s’est formé, au milieu est une danse sauvage. Les sueurs coulent sur les peaux de bronze. Des cuisses fortes piaffent les sables. Un homme se tortille devant la femme, muscles du dos découpés au couteau. Nos amis nous poussent au milieu du cercle, la foule s’esclaffe : El gringo! El gringo baila! Oui, on danse, on danse comme une tribu, dans les haleines et les peaux sablées, la chair imbibée de lait de coco, les jambes déliées d’alcool et de tam-tam. On danse avec les femmes aux jambes puissantes, les femmes aux fesses comme des Amériques, aux j-strings comme des isthmes salés. Des hommes nous chipent notre partenaire, on la leur vole à notre tour, en une ronde de lèvres et de sexes bandés. Les derniers goélands chutent dans le ciel opaque, les feux du port clignotent dans la brunante. Bientôt la plage fermera, on sera forcés de partir. Et la tribu redouble d’ardeur, ça danse de plus belle, ça crie de plus belle, ça s’aime et s’embrasse à bouche que veux-tu. Dans le crépuscule d’une plage de Manta, en Équateur, des Vénézuéliens frétillent comme des poissons hors de l’eau. Désespérés et vivants, ils gardent leur corps et l’agitent comme un triomphe, une victoire des hanches et du sexe, une victoire du désir. Les pieds nus dans le sable du Pacifique, ils dansent, elles dansent, au son des cuirs et des paumes – et de l’autre côté de l’isthme c’est déjà la nuit.