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Un avion survole les ocre labours des Andes

Cuenca-Quito, Équateur, 23 septembre 2018

Un avion survole les ocre labours des Andes. Le pilote d’une voix calme annonce des turbulences. L’avion s’ébat comme la queue d’un chien, de gauche de droite dans le ciel moucheté, puis de bas en haut comme un museau joueur. Tout descend subit sauf le cerveau et le cœur, qui restent suspendus dans les altitudes, roulent avec les yeux dans les orbites lourdes, ne retrouvent plus le chemin du corps ballotté. Des passagères font la vague en s’écriant de peur. Et encore la queue, et encore le museau. Tout remonte qu’on a mangé au matin, mais pas de sac pour s’en expurger. On a le front qui ruisselle comme un pôle, mais où regarder pour recouvrer l’assiette? L’avion bascule, la terre et le ciel se remplacent. Les Andes chargent le flanc de l’avion : c’est qu’on tourne, on chavire dans le relief. Ne pas vomir, ne pas vomir, visser son regard dans le cou du cockpit. Soudain on descend, ou c’est le sol qui monte; on remonte, et c’est le sol qui descend. Comme si l’avion grimpait pour atterrir, exposait aux falaises son ventre d’acier, pour se hisser sur le plateau des pistes. Mais non, c’était un atterrissage annulé, déjà on regagne les hauteurs, le pilote grésille dans le haut-parleur. Il faut patienter un petit quart d’heure, planer au-dessus de l’aéroport comme un aigle. Les turbulences sont trop fortes. Des voix paniquées rebondissent sur les hublots. On n’est plus qu’un corps hâve, une pauvre tête suée, cœur et cerveau écrabouillés contre le plafond de plastique. On plonge dans une crevasse, sûr qu’on va s’écraser. À la dernière minute quelqu’un tire le tapis d’asphalte, glisse la piste sous les roues de l’avion. Gauche droite, gauche droite la queue; nord sud, nord sud le museau. Les pattes coussinées rebondissent sur le sol, moulinent à la traîne du museau qui penche. Enfin le monde retrouve son endroit. Les passagers aboient de soulagement. La cabine explose en applaudissements moelleux.