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Sur la côte du Pacifique les liquides coulent à flots...


Manta, Équateur, 16-17 septembre 2018

Sur la côte du Pacifique les liquides coulent à flots, les eaux de coco remontent dans les pailles, les bières descendent dans les gosiers altérés; les noix ovoïdes roulent dans la mer, hochent et rient à la surface des vagues. Au crépuscule on rencontre une bande de Vénézuéliens, air de dimanche, sympathiques comme des soleils; ils ont fui le pays exsangue, étranglé par le pouvoir : la contrée du pétrole accaparé, du pain rare, de l’argent de papier, de la violence qui gronde dans les ventres creux; les immigrants travaillent dans les usines de la côte, gagnent quelques dollars et en font des millions, qu’ils envoient à leur famille là-bas, à Caracas ou dans la sierra; d'autres sont sans-papiers et survivent à peine, jonglent pour les voitures aux carrefours, bradent leur corps le long des boulevards, et c'est triste à pleurer des larmes acerbes. Dans l'autobus pour Montecristi, deux filles vendent des empanadas entre les arrêts : No tenemos cédulas. Pourriez-vous aller travailler dans un autre pays? Au Pérou peut-être? Es lo mismo en todas partes.

À la plage nos nouveaux amis nous abreuvent de liqueur cheap, servie dans des petites bouteilles de plastique, mélange de coco et d’alcool douteux, lait doucereux à la finale aigre. Puis ils disent que c’est l’heure de danser : El baile! Los tambores! et ils nous entraînent à l’autre bout de la plage; déjà les tambours retentissent, un cercle s’est formé, au milieu est une danse sauvage, les sueurs coulent sur les peaux de bronze; des cuisses fortes piaffent les sables, un homme se tortille devant la femme, muscles du dos découpés au couteau; nos amis nous poussent au milieu du cercle, la foule s’esclaffe, El gringo! El gringo baila! – oui, on danse, on danse comme une tribu, dans les haleines et les peaux sablées, la chair imbibée de lait de coco, les jambes déliées d’alcool et de tam-tam, on danse avec les femmes aux jambes puissantes, les femmes aux fesses comme des Amériques, aux j-strings comme des isthmes salés; des hommes nous chipent notre partenaire, on la leur vole à notre tour, en une ronde de lèvres et de sexes bandés – les derniers goélands chutent dans le ciel opaque, les feux du port clignotent dans la brunante : bientôt la plage fermera, on sera forcés de partir, et la tribu redouble d’ardeur, ça danse de plus belle, ça crie de plus belle, ça s’aime et s’embrasse à bouche que veux-tu : dans le crépuscule d’une plage de Manta, en Équateur, des Vénézuéliens frétillent comme des poissons hors de l’eau, désespérés et vivants : ils gardent leur corps et l’agitent comme une victoire, une victoire des hanches et du sexe, une victoire du désir, les pieds nus dans le sable du Pacifique, ils dansent, elles dansent, au son des cuirs et des paumes – et de l’autre côté de l’isthme c’est déjà la nuit.

Le lendemain deux des amis vénézuéliens, Alberto et Carlos, qui travaillent dans une usine de poisson, nous invitent en boîte; Playgirls, playgirls, you like? nous demande Carlos dans son anglais balbutiant, et on s’imagine des nuées dansantes, un club rempli de filles ouvertes et libres; à la nuit tombée on saute dans un taxi, on longe la côte océanique, les feux blancs des pétroliers scintillent au large; on traverse la banlieue de Manta, on arpente les boulevards de poussière. À l’entrée du club il faut montrer patte blanche, le videur nous dévisage, prend notre passeport en photo, demande à voir les cédulas de nos compagnons. Et on entre, on entre dans l’antre : au fond est une scène d'effeuillage, face à un parterre d’hommes aux visages sérieux, en conciliabules devant des Pilsner et des Club Verde. Bientôt une fille descend sur la scène par un ascenseur ouvert; elle commence son numéro, épluche les dentelles et les soies synthétiques; elle est musclée et serre le poteau entre ses cuisses, s’y suspend par la seule force de ses jambes; un gars lui tend des billets qu’elle cale dans ses bottes, elle mire ses yeux et tend un doigt vers le sud, sur ses lèvres on peut lire le mot Míra : brusquement elle se jette au sol et fait le grand écart, s’écarquille à deux pieds du visage ébaubi, éclot sous son nez la fleur de chair glabre. Tout autour de la salle, des portes numérotées, certaines fermées, d’autres entrouvertes; des filles soupirent dans les embrasures, à moitié nues dans leurs nippes avares; à main gauche est une femme à lunettes, les fesses comme des ballons, shootées au silicone; sa voisine une géante, dos large et musclé, six pieds quatre au moins, peau caramel, elle nous surplombe; à main droite une marchande d'amour en nuisette échancrée, elle expose le galbe rond et dur de ses faux seins. Quand une fille a fini son numéro, elle s’encadre dans l’une des portes et attend les clients; on dirait le red light d’une ville portuaire, et qu’on serait, nous les hommes, des marins crasseux et imbibés. ¿Cuanto cuesta? on demande; Diez dolares por diez minutos, répond Alberto, qui va d’une fille à l’autre, leur parle de très près, les importune sans doute; il négocie une passe pour nous, avec la fille à lunettes et fesses de silicone, A ella le gusta el gringo; merci Alberto, pas ce soir! – lui non plus, il n’a pas assez d’argent, il se contentera de boire des bières; il a trente-neuf ans, Alberto, belle gueule, athlétique, il vient de la sierra venezolana, il a un bon boulot à l’usine, responsable des exportations, il expédie vers la Chine des conteneurs poisseux; Carlos, vingt-deux ans, cheveux noirs, tout sourire, dentition chaotique, à l’usine il étripe les poissons... et c'est le fils adoptif d’Alberto! – ils se rincent l’œil ensemble aux danseuses, sortie père-fils comme on dit, mais personne ne bave autant que Carlos! en pâmoison devant les filles, surtout celles-ci, qui défilent sur la scène à présent : plus jeunes et plus tendres, corps fins, peaux élastiques, petits seins, il ne se peut plus, Carlos! – et tandis que le fils fond comme une banquise devant sa Club Verde, Alberto très soûl se répand dans notre oreille; les haut-parleurs dégorgent toujours les mêmes musiques latines au rythme pressé; à la table à côté des ladyboys se sont installés, qui n’arrêtent pas de nous zieuter du coin de l’œil; les soûlards aux autres tables rotent leurs bières et fouillent leurs poches; un homme sort de la porte numéro 13 en ajustant ses pantalons; et Alberto qui nous cause de sa tristesse immense, un an et demi qu’il n’est pas retourné au Vénézuéla, un an et demi sans voir son esposa et ses hijas! En mi corazón estoy muy triste, qu’il nous dit, Alberto, et on respire malgré nous le souffle de son haleine, et la tristeza qui abîme sa voix, dans l’intimité de la confidence, dans la bulle vaporeuse de l’alcool – tandis qu’autour de nous le monde se liquéfie et se déverse, les bières et les musiques, les néons et les dollars, les sexes et les mains, tout s'épanche comme un mucus sur les corps poissonneux.