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_Vies minuscules_ de Pierre Michon. «J'essaierai un jour d'une autre façon»



Trente-cinq ans après la parution des Vies minuscules, on a maintenant le droit de parler de ce livre, et des autres de Pierre Michon, comme d'un don, un potlatch qui nous incite à donner à notre tour. Ce texte me touche énormément – même les pénibles ressassements des gendelettres au sujet de ce livre n'ont pas réussi à m'en faire passer le goût. Quand je l'ai lu pour la première fois, je devais avoir 23 ou 24 ans; je n'étais pas prêt, la langue me dépassait. Le relire cette année, à 38 ans (le même âge qu'avait Michon lors de l'écriture des VM), a été une expérience indescriptible. Grand bonheur à plonger dans ses phrases, à en pister les chemins, à en dénicher les trouvailles, un dictionnaire à la main. J'aime beaucoup Rimbaud le fils et Corps du roi (j'ai écrit mon mémoire de maîtrise sur ces livres, jadis, à Montréal et à Lille), mais je trouve Vies minuscules plus émouvant. De penser que Pierre Michon, qui n'était alors personne, a travaillé à ce livre pendant des années, phrase à phrase, dans l'obscurité la plus complète, pour s'arracher à ce mutisme et cette attente qu'il décrits justement dans le récit... Il y a tout mis, vraiment; chaque mot est pesé au trébuchet, chaque proposition aboutée avec recherche, ce qui n'empêche pourtant pas l'essor : tout lève et chante, souvent, dans la théorie des points-virgules, jusqu'à l'émoi qui comble le cœur. Ouvrez les Vies minuscules à n'importe quelle page (dans la version poche que j'ai, il y en 250), et vous y trouverez de l'or. En voici quelques pépites.

«Car je pense quant à moi qu'il avait tout, presque, pour être un auteur intraitable : l'enfance aimée et rompue désastreusement, l'orgueil féroce, un saint patron obscurément inflexible, quelques lectures jalouses et canoniques, Mallarmé et combien d'autres pour contemporains, le bannissement et le père refusé; et qu'il s'en fût fallu comme d'habitude d'un cheveu, je veux dire d'une autre enfance, plus citadine ou aisée, nourrie de romans anglais et de salons impressionnistes où une mère belle tient dans sa main gantée la vôtre, pour que le nom d'Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d'Arthur Rimbaud.» (p. 61)

Ce passage m'obsède depuis que je l'ai relu; l'enfance rompue, l'orgueil, le père refusé : sur la tringle de sa prose, comme toujours, Michon enfile des anneaux si justes et si vrais.

«Roland l'enlaça au milieu de la cour; ils s'étreignirent et sur la terre battue culbutèrent, la poussière se mêlant à leurs pleurs, à leur bouche, comme des amants l'un sur l'autre roulèrent, ardemment se nouant, se dénouant, petit excès sporadique, feu de paille sous les marronniers rêveurs, constants et distraits. Quand le grand enfin se releva, les images salopées, de haute lutte reprises mais à jamais perdues, dans sa main, sa bouche saignait : c'est de ce jour-là qu'il porta jusque dans ses rares sourires la marque du cadet, cette dent de devant cassée qu'on lui vit désormais et qu'amoureusement, impatiemment, il envenimait du bout de sa langue lors de ses songeries brusques, y retrempant sa passion peut-être, ou l'y apaisant.» (p. 117-118)

Ce passage me parle parce que j'ai aussi été témoin (et complice) d'une scène semblable, mais renversée, dans l'enfance aussi : l'aîné Doiron s'était jeté sur le cadet, et lui avait cassé une dent de devant. Plus encore, m'émerveille ici la justesse du verbe «envenimer». Vraiment, il faut s'appeler Michon, pour sortir un tel verbe de son chapeau de magicien.

«Il est vrai : ce penchant à l'archaïsme, ces passe-droits sentimentaux quand le style n'en peut mais, cette volonté d'euphonie vieillotte, ce n'est pas ainsi que s'expriment les morts quand ils ont des ailes, quand ils reviennent dans le verbe pur et la lumière. Je tremble qu'ils s'y soient obscurcis davantage. Le Prince des Ténèbres, on le sait, est aussi le Prince des Puissances de l'air; et faire l'ange fait son jeu. C'est bien : j'essaierai un jour d'une autre façon. Si je repars à leur poursuite, je délaisserai cette langue morte, en laquelle peut-être ils ne se reconnaissent point.» (247-248)

Tout au long des Vies minuscules, il y a ce double-fond : l'ironie – ou du moins la distance touchée – de Michon à l'égard de sa propre langue, de ses passés simples, ses archaïsmes, etc. La fin du texte suggère que Michon croyait encore à une autre langue, plus pure, moins lestée de passé, peut-être : «je délaisserai cette langue morte». Ce qui me rappelle une entrevue de l'auteur dans laquelle il disait, en substance : j'ai écrit Vies minuscules parce que c'est tout ce dont j'étais alors capable, en attendant mieux. Mais l'envol des Vies minuscules (non pas le succès, qui ne vaut rien, mais la reconnaissance déjà, en cercle plus compact) a en quelque sorte piégé Michon dans cette langue magnifique, parcheminée comme un fantôme, où il a été forcé, presque, de rester à demeure.

Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, coll. «Folio», [1984] 1996, 250 p.

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