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Des nuages se déchirent aux immeubles du boulevard Anawrahta

Rangoun, Birmanie, 9 janvier 2019

Des nuages se déchirent aux immeubles du boulevard Anawrahta. Des gouttes froides déboulent dans l’air soleilleux. Les parapluies s’épanouissent et les têtes s’engoncent. Des talons pressés se planquent sous les auvents – des yeux plissés cherchent peut-être l’arc-en-ciel. On se met à couvert dans un salon de thé, devanture ouverte sur la ville gueulante, à l’angle d’un panneau qui répète «30th Street».

Le salon s’emplit d’un brouhaha sans nom. Les voix s’escaladent et montent jusqu’au plafond, où des ventilateurs les brassent et les broient menu – comme en un grand blender renversé –, puis les régurgitent dans les tasses entrechoquées, sur les plateaux transportés par des éphèbes aux joues crayeuses. On boit notre chai sirupeux, caillé au pourtour, et la ville coule entre les dents de la façade béante. L’averse est passée déjà, et une théorie bigarrée défile sur le trottoir : vieux à la vie dure et au visage bosselé, belles aux cheveux et aux robes soyeux, touristes farangs aux yeux effarés, enfants tirés par le bras entre les chars béliers. Au-dedans les garçons hurlent les commandes. Des barbus fument des brunes envoûtantes, jambes croisées sous leurs longyi. Des femmes en chemisier avalent dignement leur lait d’épices. Un vieillard à la peau délavée courbe sous un feutre beige. Sur les murs de tuiles blanches sont des graphies obscures, des écritures aux jambages très longs – plus longs que les jambes des femmes et des lettres birmanes. Il n’y a rien à comprendre – que la rumeur opaque des voix dehors et des voix dedans, et le cri des klaxons et des camions tonnerres. Que le grattement de la spatule sur la grande plaque circulaire où dansent les chapatis, et les restes de l’averse qui s’égouttent en silence à la gueule des shops.

Nos souliers s'usent dans les tranchées des rues