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À la sortie de la ville l’odeur du pétrole nous monte à la tête

Hakha-Gangaw, Birmanie, 18 janvier 2019

À la sortie de la ville l’odeur du pétrole nous monte à la tête. Les cabanes à essence se succèdent dans la courbe. Les bidons de plastique sont faits de la même huile. Le bec d’un entonnoir fouit le réservoir de notre moto. Une femme y déverse le contenu de trois cruches de fer blanc. L’aiguille de la jauge frétille au nord du full, et plein gaz on s’élance sur les pentes dévalantes.

Sur la route on croise un scooter flanqué de gros paniers d’osier, et soudain le grouinement! Il y a des cochons vivants dans ces cages tressées. On les transporte vers les boucheries de la capitale. Plus loin on est ralenti par un gros truck marqué DIESEL : il transporte des barils de métal aux couleurs de conteneurs, des 45 gallons transvasés dans les réservoirs de Hakha – vides maintenant, ils bondissent et s’entrechoquent dans la benne.

C’est le matin, la route est belle, l’asphalte est bon. Tout joyeux on dépasse les camions, on négocie les épingles, pressé de descendre sous les couches de froid, sous la couenne épaisse et chaude des nuages. Mais dans un virage ombreux on ne se méfie pas : du bitume noir et gras comme un cuir vivant : on va vite, on penche, et la roue dérape, la roue arrière, on la sent qui part, glisse, glisse sur la plaque d’huile, comme la peau sur les chairs des chiens qu'on écrase. Dans l’instant étiré la peur n’a pas de place : on est prêt, on tombera : mais on étend la jambe, la semelle bat l’asphalte – et surprise, tout remonte, haut comme un cri : la moto tangue trois coups, se redresse : on roule, on tient : on gardera notre peau, en attendant.

Comme les choses tiennent à peu les unes sur les autres.