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La ville se serre dans l'étau de la route

Entre Medan et Berastagi, 3 juillet 2019

La ville se serre dans l'étau de la route. Elle apporte ses moteurs elle apporte ses masses. Elle s’engrène et cogne comme une longue machine. Elle nous prend dans ses roues et nous convoie. Elle nous casse et nous broie. Les gros trucks métal la tête dans les épaules. Les camions leurs bonbonnes de gaz fluo. Les autos plastiques qui forcent la cadence. Les minibus Mitsubishi jaunes et cabossés, ployés au centre comme sous trop de poids, remplis à ras bord de corps en sardines : les têtes aux fenêtres qui cherchent leur air, les sacs cabas qui les écrasent, les chauffeurs bras dehors une cigarette aux doigts. Les bus plus hauts qui sont des béliers et des fêtes, vieux Mercedes-Benz aux couleurs criardes, garde-boue fuchsia, jeu de fanaux sur la tête, deux trompettes cornues aux oreilles : leurs klaxons sont des musiques paniques, claironnées comme des cris d’effraie. Les compresseurs claquent dans les tambal ban. Les ananas rêvent la tête en bas. Les camions-citernes boivent à des bras rouillés. Sur notre scooter blanc qui ne sait rien du métal, on cherche notre piste à travers l’engrenage. On essaie de survivre aux fêtes qui détonnent, aux tonnes qui rudoient, aux roues qui mangent la route et tout ce qu’il y a dessus. Au milieu du trafic une vieille Vespa, sa silhouette de frelon, elle cale : tandis que l’homme essaie de la redémarrer au kick, cerné de toutes parts par les masses impatientes, harcelé par les cornes hurlantes, menacé par les roues des trucks, il n’abandonne pas la cigarette qui pend à sa moustache. La machine nous recrache à Berastagi, et à l’hôtel où on descend, le gars de la réception nous dit, parlant des minibus sur la route de Medan, comme si c’était le métal lui-même, les moteurs, les roues et le fer, qui étaient cette folie : They are crazy, they are crazy...