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À deux-roues sur les lignes dangereuses du monde

Balige-Berastagi, 14 juillet 2019

À deux-roues sur les lignes dangereuses du monde, la route est dure et la beauté s’y loge. Dans un virage un bus surgit, dépasse la file lente des chars, roule frontal en sens inverse, droit vers le face-à-face. À nos coups de klaxon et nos appels de phare, il répond par la bouche de ses canons. Jeu de chicken inégal, il ne cédera pas : on est forcé de se lancer dans le bas-côté, pour éviter la mort. Loi de la jungle, et la jungle est belle, qui se lève : des deux côtés de la route, des futaies de pins, de grandes palmes croquantes, des profusions de verts frais. La pluie tombe en grosses gouttes lourdes, pour abreuver les plantes géantes. La route est sale et poussière, les machines nous écrasent. C’est dimanche et le long de la route marchent les bien sapés, les chemises repassées, les robes proprettes. Les cloches sonnent, les petites églises s'emplissent, les portes se referment – la poussière reste dehors. Les camions-citernes négocient les épingles avec une lenteur rauque. Ils ont des cris effrayants, des hurlements synthétiques : une note basse, puis une note plus basse encore. On pense au cri des soucoupes dans Rencontre du troisième type – oui mais ces trucks-ci sont terrestres, terrestres, terrestres. À l’approche de Berastagi, sous les nuages ou les fumées qui retombent du volcan Sibayak, au milieu du trafic qui hurle qui hurle, sont quelques talles de marchands de fleurs : et les bouquets de couleurs propres, les éclosions de pétales frais, explosent au milieu des ateliers crasseux. Et la beauté dans la violence des trucks, dans la fumée noire des diesels. Et la beauté dans les bus qui chargent, dans la poussière et les klaxons, dans les rides de la terre battue. Et la beauté, et la beauté, la beauté dans l’ordinaire de la route brune...