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Dans une boîte encaissée dans la nuit de Chiang Mai

Chiang Mai, Thaïlande, 24 octobre 2019

Dans une boîte encaissée dans la nuit de Chiang Mai, en un gouffre quelconque de la ville étendue, là où on ne connaît ni la beauté gravée, ni le vieux bois ni le nouvel acier; là où c’est déjà beau que les murs retiennent, que les rues ne s’ouvrent que les toits ne croulent : comme à une appartenance on revient au gris, on revient au sale on revient au noir. Les scooters s’alignent devant la terrasse du grill, dérapent un peu sur l’asphalte graisseux, patientent dans les onctions du lard; les corps roulent mécaniques vers la caisse résonante, où le DJ d’un doigt sur le tambour, décharge tous les sons de la nouvelle harmonie. La boîte s’appelle Siaw et ça veut dire ami; derrière le DJ une inscription lumineuse : เราไม่ทิ้งกัน, on se jette pas, on ne se quitte pas : toi et moi on est amis pour la nuit. Les corps se dérouillent le long des rangs de tables, devant des seaux de glaçons et des Chang suantes. Un des murs du club est tapissé de posters : visages en noir et blanc, portraits d’ombres, faces fameuses et parfois infâmes. Que vient faire la sale gueule d’Hitler aux côtés du Che et d’Aug San Suu Kyi la jeune? On danse dans l’oubli, dans la nuit de l’histoire : le vingtième siècle aplati sous un rouleau enduit de colle. Sur scène des bands ont pris le relais du jockey, ils font lever les bras et les paroles chantées. Les tables sont des miroirs de bois qui boivent les suées. Les verres s’entrechoquent, les buveurs afonnent leurs verres de Sangsom. À la table d'à côté une Thaïe s’étonne de voir un farang : elle nous donne du pouce, nous fait des sourires, nous lance des toasts amicaux. Mais sa blonde n’aime pas ça, coupe nette et lunettes, tom boy qu'on dit ici, qui prend des airs boudeurs, voudrait bien égorger le farang. Derrière notre dos dansent des ladyboys, qui se frottent les fesses contre nous, dans des pouffées de parfum trop fort. Elle a dit «Nous serons amis», เสี่ยว, grand frère petite sœur, พี่ชายกับน้องสาว, elle qui s’appelle Miaw. Elle est soûle et chagrin, et pour ne pas se donner, et se donner quand même, elle rabat les filles, place devant nous les jeunes incertaines, qui sourient de gêne. On se prête au jeu de la bouche sucrée, ปากหวาน, on fait un miel qui tantôt attire, tantôt effraie. Et puis les néons blancs anéantissent cette comédie : il est déjà temps de partir.

À scooter avec Miaw on négocie les petites soi, puis on se gare devant une porte cochère, on se faufile entre les battants. Petit bar dérobé où se retrouvent les échoués de la nuit : à une table un groupe de gays qui rigolent, au bar deux filles qui sirotent leurs buées. On se mêle aux filles, on se mêle aux gays, les glaçons fondent dans la bière, on avale la saumure en grimaçant. Qu’est-ce qu’elle avait à répondre au téléphone, Miaw? C’est son copain, แฟน, enfin son ex : celui qui est en train de la quitter, de la jeter pour une autre : เราไม่ทิ้งกัน, on ne se jette pas, entre siaw. Ah, le late night drunk dial! Elle s’effondre en sanglot, les cheveux dans la bière, à ne plus savoir s’arrêter. Que lui dire, dans la nuit, à Miaw, เสี่ยว เหมียว? On la caresse chattement, une main dans les cheveux, comme pour la ronronner. Miaw, Miaw qui pleure, au point du jour, dans les buées, et son miaulement traverse la nuit.