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Sur la route qui se tortille dans la jungle palmée

Province de Nan, Thaïlande, 14 décembre 2019 Sur la route qui se tortille dans la jungle palmée, un serpent tigré est allongé sur l’asphalte. On braque le guidon du scooter, on fait une embardée. On l'évite de peu, le sans-pattes, sans savoir s’il est mort déjà – ou s’il sommeille – ou s’il mue. On traverse des bleds qui tous se ressemblent. Maisons en teck, toits de tôle, cours désordonnées et statues de coq – symbole de la famille. À côté du temple sont deux pompes en libre-service. «Gasohol 91», «Gasohol 95». On glisse des billets dans l'oreille de la machine, et de la trompe s’écoule le liquide fort. Ça explose dans les cylindres, comme on s'enlève vers les strates hautes. Quelque chose pousse du dessous. Il y a des combats entre les plaques, il y a des cheminées de magma. Il y a la croûte froissée comme un papier que l’on jette. Il reste de vieux océans cachés sous les rocs. Tout là-haut, dans ces montagnes à la frontière du Laos, à mille lieues du golfe de Thaïlande et de la mer d’Andaman, une eau saturée de chlorure de sodium jaillit du sol. On a creusé des puits, on en remonte de pleins sceaux de mer morte. Sur des foyers en terre cuite, on met la saumure à bouillir, puis au moyen d’une écumoire en bambou, on racle le sel qui s’est déposé. On le fera sécher au soleil sur de grandes toiles étendues. Le sel, diamant friable, pierraille cheap, neige croquante. Il est l’âge, la mer et la strate. Il est le temps cristallisé. Les machines boivent le pétrole. Les vivants boivent le sel. Les peaux de serpent sèchent au soleil.