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Comme un bulldozer lancé à travers le paysage


Ban Pha Mu, Thaïlande, 17 décembre 2019 Comme un bulldozer lancé à travers le paysage, un ravage lisse de rouleaux compresseurs, la route déroule son asphalte noir et neuf, tire ses lignes blanches fraîchement peintes.

Sur le scooter noir 150 cc, on avance sur le désastre et la joie des courbes qui penchent. Des pans de collines ont été retranchés, comme une part de gâteau rognée à la cuillère – mais le gâteau est dur, la cuillère dynamite, et il a fallu casser le roc à l’envers de sa strate, avec toute la violence de la nitroglycérine. Les bords ravagés des collines sont des blessures qu’il faudrait panser. On ne les panse pas : on les pétrifie, par une nouvelle violence. Pour parer la vengeance des collines, leurs éboulements de roches, on a donné aux falaises une forme en escalier – aux degrés très hauts : un escalier de géant –, et on a coulé tout cela dans le béton. Si bien qu’en roulant sur ce tronçon de route, on avance sous de hauts murs étagés, gris et froids, dans le paysage construit. Ban Pha Mu : le village de la falaise au cochon. On décide de jouer au touriste en allant visiter, à un mille à peine du bled, Pha Nang Khoi : la grotte de la dame qui attend. On n’en attend rien, sinon un peu de fraîcheur, peut-être, dans cet après-midi qui plombe. On grimpe quelques marches, on suit un sentier dans la forêt, enfin on découvre la bouche de la grotte. À mesure qu’on y pénètre, les oiseaux, les feuilles, le vent, tous les petits bruits de la forêt s’amuïssent. C’est dans le roc que réside le silence. Il n’y a personne d’autre dans l’antre – c’est un lieu quelconque, une grotte parmi tant d’autres, dans ce pays de gruyère : peu viennent à Pha Nang Khoi. On n’entend que le son de nos propres pas. Quand on arrête de marcher, quelques gouttes d’eau retentissent, qui seraient perdues dans la forêt. Des lumières verdâtres éclairent des architectures diverses, tantôt droites et brisées, tantôt coulantes, magmatiques. Comme c’est paisible, comme c’est froid, à l’intérieur de la pierre. Si on pouvait y vivre... mais c’est un tombeau. La mort est calme, qui parfois appelle. On tourne les talons. La lumière et la forêt jaillissent à la bouche du roc. On revient à l’agitation, au bruit, à la vie – la vie quand même, la vie à la croûte...