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Ça nous coule entre les doigts comme un sang de bœuf

Banlung, Cambodge, 15 janvier 2020 Tout au bout du paysage brûlé de soleil – par cent jours de plomb sans l’ombre d’une pluie –, passée la garde des grands pylônes blancs, par-delà les boisés d'hévéas odorants, juste derrière les plantations de poivre, se trouve la ville de Banlung, capitale du Rotanah Kiri. Ville de trucks aux culs rouges, de scooters aux culs rouges – d’avoir roulé dans les chemins de terre ferreuse qui rayonnent dans la brousse, relient des communautés aux langues et cultes divers, vont tutoyer les frontières du Vietnam et du Laos. Couverts de poussière paprika les scootéristes, venus des villages arrière, entrent dans la capitale, après des mille de chemins cahoteux, hérissés comme des papilles. Capitale si éloignée, perchée tout au nord-est du Cambodge : sûrement Banlung allait être un choc, une claque de bout du monde? Non. Ville quasi ordinaire, avec son jalonnement de stations-service, son petit bourdonnement de moteurs, sa densité autour du marché, son lac cerclé de restaurants et de bars. Vers 20 h on entre dans l'un de ces bars : la jeunesse dorée est là, qui boit des Singha importées de Thaïlande, écoute les mêmes musiques qu’à Bangkok. Il n’y a plus d’éloignement, mais il y a les chemins de terre rouge, les pistes qui irradient à partir de Banlung, ou de Yak Loum comme un parfait moyeu. Il y a les camions de fer à l'air militaire, les empilements de briques rouges qui semblent avoir été taillées à même le sol. Il y a la géographie qui reste, le minéral qui résiste. Il y a le goût piquant du sol. Hors des bars et des habitacles fermés, le terrestre demeure. Le dehors, ses aspérités, ses rigueurs semées sur la croûte et les chemins. Ce qui fait qu’à moins de tout araser, d’effacer mécaniquement les saillies du sol, à moins de couler toutes les terres dans le ciment, il restera encore sans doute, même dans un monde indifférent, des teintes et des reliefs variables, des différences, de Bangkok à Banlung, capitale du Rotanah Kiri. À la sortie ouest de la ville, à côté de la Total Gas Station, est une butte de terre retournée, abandonnée sans doute par une rétrocaveuse. On s’y arrête. On se penche, et on saisit une poignée de rouge, une poignée de fer, une poignée d'épice qui est le sol même. Ça nous coule entre les doigts comme un sang de bœuf. C’est le chemin et les rayons. Le soleil et le pays. Ce qui demeure. C’est le poivre de la terre. #