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Les petites mains murines se glissent dessous la veste

#Uttaradit, #Thaïlande, 22 décembre 2019 À scooter vers la chute par la route banale, les petites mains murines se glissent dessous la veste, grattent la peau gravissent les côtes, mordent les mamelons agacent le nombril. Il n’a pas plu depuis des mois et la chute est presque à sec. Dans un resto non loin elle épuise le menu – commande nouilles jaunes, saucisses, œufs au plat, porc à l’ail, salade de papaye et salade de maïs –, elle se goinfre comme un dimanche : c’est dimanche justement, et elle veut jouir du jour. Elle s’appelle Bim, mais elle tient à ce qu’on l’appelle หนู, nuu : souris, baby. Elle a trop mangé et veut dormir maintenant. Sur le scooter elle n’arrête pas de répéter : ง่วง, gnuang, j’ai sommeil, j’ai sommeil. Elle doit d’abord passer au dortoir, attraper ses devoirs pour l'université. Elle veut qu’on prenne une chambre dans l’hôtel à côté. Pourquoi celui-là et pas un autre? Parce que c’est juste à côté. Elle est paresseuse comme c’est pas permis.

– Qu'est-ce que ça veut dire, ce mot?

– J'ai la flemme de te l'expliquer.

– Tu veux manger cette crevette?

– J'ai la flemme de l'écailler.

Si j'étais un animal, je voudrais être un paresseux, qu'elle dit. En thaï aussi, on l’appelle paresseux, ตัวขี้เกียจ, tua kiigiiat, cet animal. Le Friday Hotel en plein centre d’Uttaradit, parfait pour un dimanche. Sept étages d’un luxe désuet, dorures et moquette, lustres démodés, ascenseurs patauds – deux : il faut d’abord monter au 5e étage, traverser le lounge (piano à queue, plafond trop bas, salle à manger surélevée), puis prendre un second lift vers le 6e. Chambre 617. Tables de chevet avec transistor et boutons de radio intégrés (kaput), mais une seule prise de courant pour charger les téléphones. Bim l’accapare déjà, elle ne lâche jamais son iPhone. Elle saute d’une appli à l’autre, maintient dix conversations simultanément. Elle veut dormir maintenant, ou fait mine de le vouloir. Elle se fait couler un bain. Elle veut goûter tous les plaisirs en même temps : l’eau chaude, le sommeil, un pad thaï, le sexe... Vingt ans, fine et soyeuse, seins pomélos, taille de guêpe et lèvre moqueuse. Elle aime les hommes deux fois plus vieux qu’elle, les vieux paresseux pendus au guidon de leur scooter. Elle appelle son sexe น้องสาว, nong saaw : petite sœur. Et on descend, on glisse sur les pomélos et sur le ventre doux, on se frotte le menton sur le pubis rugueux. À pleine bouche on l'embrasse, nong saaw, on mange ses lèvres d'agrume, on boit le jus acide et sucré. Et de la tête du lit montent les petits couinements flûtés. Derrière la fenêtre panoramique, le monde arrête de tourner, comme un restaurant rotatif kaput. Les temps se plient, les âges se touchent, et les corps, et les peaux, ce dimanche, dans la chambre 617 du Friday Hotel...