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Sur la route qui avance dans le paysage vert

Phrae-Uttaradit, Thaïlande, 18 décembre 2019 Sur la route qui avance dans le paysage vert, à travers une aire dite protégée (mais il n’y a presque plus de tigres ni d’éléphants sauvages : les grands mammifères pâlissent dans ces îlots assiégés), zone quasi épargnée par les scies et les socs (mais pas par le besoin de relier, de transporter les choses, de se déplacer, entre les terres arasées de Phrae et d’Uttaradit), sur l’asphalte neuf et gris-noir, entrecoupé çà et là de tranches orangées (pourquoi ces segments de bitume couleur de feu?), dans les descentes et les montées courbes, entre les trucks balourds et les VUS aveugles, à quatre-vingts à l’heure sur le PCX 150, zigzaguant sur et entre et dans tout cela, on se sent animal on se sent félin. Aujourd’hui est un jour maigre. On n’a pas mangé depuis hier, et l’après-midi avance. Mais la faim est une force pour le tigre qui chasse. On ne se sent pas joie, on ne se sent pas tranquille. Mieux que cela : on se sent force, on se sent nerfs, on se sent féroce. On fait un avec le scooter noir. On est corps mécanique, machine véloce. Chasseur courant, coureur chassant, on a faim de la prochaine courbe, faim du prochain dépassement. Faim de vitesse et d’aval, de chauffe et de vent. On est bête de route, l’asphalte pour élément : le tigre après les forêts. On plante nos griffes dans le bitume, nos dents dans les courbes, et on bat, et on va. Dans le casque on pousse un rugissement, vrai de vrai, un rugissement très fort, monté du ventre vide et de la gorge râpeuse. On se sent vivant. Arrivé à Uttaradit, au marché dans le centre de la ville, on brise le jeûne en avalant un jus d’orange pressé. Le ventre se calme; le soir tombera. On roule encore un peu vers Lap Lee, dans la campagne alentour. Le soleil est en train de s'effondrer sur les champs : grosse orange, bitume flambant. La terre avale le jour. Le soir mange notre faim. Et nos rugissements. #Terminal terrestre